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"Début de soirée", Un thriller existentiel

Dernière mise à jour : 21 déc. 2023




Merde, les choses avaient pourtant bien commencé.

Sorti du boulot un peu plus tôt que d’ordinaire, tu avais réussi l’exploit de terminer ta journée sur l’accomplissement à peu près total de l’ensemble

des tâches qui t’avaient été attribuées par tes supérieurs, par les impôts, par ton ex et par toi même. Une fois n’est pas coutume, ce soir, tout était au vert, et il semblait bien qu’un bout de vie sans nuages se distinguait dans les heures à venir.

Une soirée agréable, un peu de détente une fois de temps à autres, c’est pas mal non ? C’est étonnant même, cette sérénité d’esprit pour des gens comme toi

qui n’en ont pas forcément l’habitude, ça ouvre des perspectives qui prennent la forme d’un petit picotement agréable qui parcourt l’échine, d’une légèreté de l’être comme une invitation à un plaisir que souvent tu t’interdis, mais que ce soir, pour une raison qui t’échappe, tu as envie de saisir.

Tu te dis que ce doit être ça, le quotidien des gens heureux, on va bien voir ce que ça fait d’en être.

Alors, tu passes chez l’épicier prendre quelques unes de tes bières préférées, et puis chez le traiteur aussi, tant qu’on y est, pourquoi pas ? Tout y semble bon. Alléché, tu prends un peu de tout, et dans des quantités bien plus importantes que ce qui t’aurait suffi. Arrivé dans ta rue, garé sans problème, tu jettes un œil sur l’orée du bois et la lumière rose orangée du soleil couchant. Une pluie fine, un arc en ciel, la tiédeur de l’air. C’est beau. Tu rentres chez toi, tu allumes

la télé et te poses dans ton canapé en hésitant avec délectation entre binger ta série du moment ou tester ton nouveau jeu vidéo. Tranquille. Confortable, ni trop chaud ni trop froid, à manger et à boire à portée de main, ton petit luminaire de préférence diffusant une ambiance justement adaptée à tes envies

du moment, c’est avec un petit rictus de satisfaction que tu lances finalement ta série là où tu l’avais laissée, en pensant que mieux, on serait mal.


On sera mal.

Fugace, l’idée d’une barricade te traverse.


Une digue protectrice érigée contre des flots si puissants qu’on l’aurait secondée par une autre digue, puis une autre et une autre encore, sans jamais parvenir

à totalement contenir la menace dont il demeure toujours un ruissellement.

Un petit frisson se fait sentir, frisson qu’immédiatement tu endigues avec le goût gras et salé de la cuisse de poulet dont tu viens de te saisir, puis une alerte de ton téléphone signe la fin du passage de cette vision. Le générique de ta série vient de se terminer, ça faisait un moment que tu avais arrêté ce programme, tu essaies de reprendre le fil de l’intrigue, et en farfouillant dans ta mémoire te vient un souvenir.

Celui de toi, enfant, à la campagne par une froide et brumeuse après-midi de novembre, découvrant dans un petit village de France un puit. Curieux et trop petit, tu avais demandé à ton oncle de te hisser au dessus afin d’en observer le fond, tu y avais d’ailleurs jeté un caillou afin d’en estimer la profondeur : son impact ne s’était jamais fait entendre.


Tout autant que son obscurité, cette profondeur t’avait semblé infinie et, le regard perdu dans son néant quelques trop longs instants, sans que tu saches trop comment ni pourquoi, il t’avait semblé que le puit t’avait rendu la politesse, jetant à son tour son propre petit caillou dans tes abîmes. Là non plus, il n’y avait pas eu d’impact.

Tu avais oublié, et là tout de suite, tu t’en souviens à nouveau à mesure que ton pouls s’accélère, il fait chaud, il fait froid. L’écran n’affiche plus qu’un bruit illisible, tandis qu’entre le son de l’enceinte et tes oreilles semble s’être érigé un mur de mélasse qui maintient désormais hors d’atteinte le petit monde que tu t’es constitué et dans lequel d’ordinaire, tu trouves ton assise.

C’est drôle, comment le monde intérieur dessine

le monde extérieur.

Ton snack, ton écran, ton canapé, ton enceinte et tes luminaires, ton cadre référentiel ordinaire semble n’être plus qu’un décorum de vacuité, comme autant de stratégies d'évitement érigées entre toi et la venue de cette autre; celle-là même dont tu ressens subitement la présence, celle-là même qui s’anime depuis les paradoxes logés entre tes certitudes, parcourant l’égrégore strate après strate après strate pour prendre place dans ton ici et ton maintenant,

une main enserrant ton coeur, l’autre enroulée sur ta gorge, expirant son haleine tout près de ton oreille pour te rappeler son existence, sa présence, sa persistance.

Il n’en a jamais été autrement.

Toujours, on tangue. Parfois, les eaux noires s’apaisent, laissant apparaître un répit duquel émerge une croyance qui, lorsqu’on la laisse tranquille trop longtemps, finit par se muer en certitude. On se convainc que cette barque est en fait une île et que cette île nous appartient. Alors on l’investit, on l’aménage, on y construit une maison, un totem, des us, des coutumes, des règles

et des barricades jusqu’à ce que le flot ininterrompu de l’océan se réduise à un goutte à goutte qu’on parviendrait presque à oublier.

L’oeuvre est belle, elle est puissante, son accomplissement nous fait bomber le torse et l’espace de quelques instants, on se sent roi.

Sauf que cette autre se contrefout de cet édifice, du tien comme de tous les autres d’ailleurs. Ça la ferait rire presque, nos vaines tentatives d’échapper à son appétit terminal, et c’est non sans une pointe d’humour que de temps à autres elle envoie une petite taquinerie au monde humain, histoire de se rappeler à notre bon souvenir, et ce soir mon coco, c’est toi qui t’y colle.

Ce soir, c’est toi qu’elle a choisi comme interprète, c’est pour ça qu’elle a émergé du grand rien, ce grand rien qu’elle incarne, pour venir s’asseoir

à tes côtés et te conter la véritable nature des choses. Alors elle dit, puis s’éloigne, et regarde la traduction s’opérer en toi.

Par le corps pour commencer, ton teint qui blêmit, ta vision obstruée par une neige grise, tes oreilles engourdies par le tambour de ton cœur qui rend le reste du monde muet.

Ensuite, par l’esprit qui se pare de l’obscurité qu’elle a inoculé en toi lorsqu’enfant, elle avait attiré ton regard jusque dans le fond du puit, instiguant

le germe d’une idée.

Plouf. Le petit caillou vient de terminer sa chute.

Le bruit de l’impact résonne et transmet quelque chose.

L’absence de sens, dans sa plus simple expression.

Et toi, en dépit des évidences, tu luttes encore ! Tu combats le vide à grands coups d’invocations, de plans de sauvegarde pour les choses belles, les choses qui comptent, les choses qui en valent la peine ! On dirait la tribune d’un politique en campagne.


Toutes ces choses qu’on viendra pourtant te reprendre, dès à présent, alors même que tu lis ces lignes. Et l’ombre du puit remonte à la surface du monde

pour contaminer chacune des idées qui en émerge, sur lesquelles vient s’imprimer le sceau de la finitude. La finitude de ta série, pour commencer, je le conçois c’est encore peu de choses. Viendra ensuite la finitude de ta soirée, puis de ta jeunesse, de ton corps,

de tes parents, de tes amours, de tes jouissances. La finitude de la naïveté, de la découverte. La finitude de tes enfants que tu voies si peu, de leur cuisses dodues que tu feignais de grignoter pour les faire rire un peu avant le coucher, lorsqu’ils étaient encore petits, lorsqu’ils étaient encore intouchés, lorsque ta compagne t’aimait.

Tout s’éteindra.


Tu repenses au coq en pâte que tu étais il y a quelques instants à peine, triomphant douillettement d’une journée bien remplie; te voilà désormais naufragé, jouet de forces indicibles, avec pour seul compagnon

le souvenir des choses qui ont été et qui ne seront plus jamais.

Tout ceci n’est qu’une question de temps.

Tout, n’est plus qu’une question de temps.

On aime, on projette, on s’attache, on construit, on travaille, on se bat, on sauvegarde, on se forge une quête dans laquelle loger son petit espoir personnel, à ceci près que le ver était dans le fruit dès sa genèse, continuellement grignoté par cette force sans nom, cette force qui dévore tout ce qui est, alors à quoi bon ?

L’abîme, il y a quelques minutes encore, c’était un concept intellectuel,au pire un point d’ombre logé dans un coin peu fréquenté de ta tête. La voilà qui désormais recouvre le monde de son linceul, et toi avec. Et ce linceul pèse une tonne.

Tu ne veux plus penser.

Tu ne veux plus te mouvoir.

Tu ne veux plus aimer.

Ça fait trop mal.

Immobile, réduit à une forme inerte ployant sous un poids invisible, tu préfèrerais qu’il n’y ait plus rien. Tu te laisses couler sur le côté, te renverses lourdement sur le dos, trop affaibli pour fermer les yeux.

Passivement orientés vers le haut, tout en haut, tout au loin, tes yeux discernent un point de lumière, l’autre extrémité du puit, comme une étoile du berger, le seul élément différencié du néant.

Sans rien d’autre à quoi t’accrocher,

tu considères l’idée de t’en remettre à elle.

Peut être ?

Peut être. Foutue soirée.

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