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Rencontre avec un chaman shipibo, par Zoë Hababou

Dernière mise à jour : 21 déc. 2023


Zoë Hababou est une écrivain-voyageuse engagée dans la pratique chamanique de l’Ayahuasca depuis 15 ans. Elle est l’auteure de la saga “Borderline”, fiction de six ouvrages mettant en scène la médecine amazonienne, et tient un blog consacré au road trip, à l’art, à la philosophie et au chamanisme, Le Coin des Desperados.


Elle propose ici un entretien fictif avec un chaman ayant existé, basé sur les conversations réelles qu’elle a eues avec lui de son vivant.





Wish et moi on s’est calés sur le plancher de la maloca, une bonbonne de flotte et un sachet de mapachos à portée de main, histoire d’avoir des munitions pour tenir tout le long de cette foutue interview. Vu le nombre de trucs que les gens voulaient savoir, on savait qu’on était bons pour y passer la soirée. Mais c’était l’occasion de papoter entre nous de notre sujet préféré, l’Ayahuasca, alors c’était pas si terrible que ça.

— Bon, j’imagine que le premier truc à faire, c’est de te présenter, nan ?


— Ça me paraît logique. Mais si je m’y colle, toi aussi va falloir que t’y passes.


— Tu fais chier…


— C’est simple, regarde : Je m’appelle Wish. Je suis chaman shipibo.


— C’est un peu light…


— C’est suffisant pour le moment. A toi.


— OK. Je m'appelle Zoë. Je suis écrivain-ayahuasquera.


— Tu vois, rien de plus facile.


— Ça fait longtemps que t’es chaman ?


— Tout dépend de comment on voit les choses. Chez nous les Shipibo, on sait d’avance lesquels d’entre nous vont être curanderos. Les abuelos le voient dans les cérémonies. Du coup, quand un futur chaman est dans le ventre de sa mère, celle-ci doit boire de l’Ayahuasca avant même que le gosse naisse.


— Tu veux dire que la mère se tape des cérémonies quand elle est enceinte ?!


— Nan, pas des cérémonies. Elle boit juste une petite gorgée d’Ayahuasca, comme ça, de temps en temps. Histoire que le bébé soit imprégné avant même sa naissance.


— Attends, avant d’aller plus loin, faut qu’on précise un truc. Là d’où je viens, y a des gens qui s’offusquent qu’on emploie le terme “chaman”, qui vient pas d’Amérique du Sud, pour désigner les curanderos qu’utilisent l’Ayahuasca. C’est quoi ta position là-dessus ?


— Je m’en tape. Tu peux m’appeler chaman, curandero, magicien ou n’importe comment. C’est que des mots, tout ça. L’intérêt du terme “chaman”, c’est qu’à peu près tout le monde sait direct de quoi on cause. C’est un truc d’Occidentaux de se formaliser comme ça sur un putain de mot. On s’en cogne, nous, tu sais.


— D’accord. Merci pour la précision. Continue ton histoire de bébés.


— Bah ensuite, quand le môme est sorti, on lui colmate le nombril avec de la sève de Piñon Colorado. C’est un très bon cicatrisant, mais c’est surtout une plante maîtresse. Comme ça, une fois de plus, il a en lui l’essence de la medicina, tu comprends. Le nombril est un point majeur chez l’être humain. C’est son centre, c’est là qu’est concentrée son énergie. D'ailleurs, quand on chante un icaro, c’est là qu’on le fait. C’est là qu’on insuffle la médecine ou qu’on s’emploie à retirer le mal.


— Pourtant je te vois pas en train de me chanter au niveau du ventre tous les quatre matins ? Et puis avant la cérémonie, c’est plutôt vers le haut que tu me souffles du tabac. La tête, les épaules, les mains…


— Avant la cérémonie, c’est différent. C’est pour te protéger. Et aussi pour voir où t’en es avec l’Ayahuasca. Quand je te souffle sur la tête, si la fumée reste longtemps collée à ton crâne, ça veut dire que l’Ayahuasca t’aime et qu’elle te veut. Et je te garantis que c’est pas une question de cheveux. Ça marche aussi avec les chauves. Ensuite, pour ce qui est du nombril, t’as pas besoin que je vienne chanter pile dedans pour que mes icaros soient dirigés vers lui… Mais c’est bien là que je chante.


— D’accord. Continuons avec les bébés chamans.


— Tu veux savoir quoi ?


— Ben, comment on passe du bébé rafistolé avec du Piñon Colorado au vrai guérisseur, quoi.


— C’est un chemin atrocement long.


— Atrocement ?


— Ouais. En fait, la plupart d’entre nous n’ont pas spécialement envie de devenir guérisseur officiel de la communauté. Enfin, disons qu’à l’époque, c’était pas le cas. Maintenant, avec la folie que c’est devenu, tout le monde rêve que de ça, mais sans être disposé à faire les sacrifices qui vont avec… et surtout sans que ce soit dirigé vers la communauté elle-même.


— C’est un sujet qu’on abordera plus tard. Parle-moi plutôt du truc à l’ancienne.


— Traditionnellement, t’as donc un moutard tout à fait basique dont tout le monde sait à quoi il est destiné, sauf lui, dans le sens où y a de fortes chances qu’il rechigne avant d’embrasser sa destinée. Moi par exemple, et je suis loin d'être le seul, il a fallu un truc comme une maladie qui m’a presque tué avant que j’accepte de suivre ma vocation.


— Raconte.


— C’est une très longue histoire… Pour résumer, j’étais un vrai petit con à l’époque, et devenir curandero, ça me disait carrément rien. Une nuit pourtant j’ai fait un rêve qui m’annonçait mon futur. C’est un truc qu’arrive souvent aussi, ça. Les esprits nous appellent en rêve, c’est leur méthode préférée pour faire connaître leurs intentions. Et quand tu racontes ton rêve à ton abuelo, il te le décrypte et fait le point sur ce que les esprits attendent de toi. Bref, malgré ce rêve, je voulais toujours pas être chaman, et je me suis enfui de la communauté. C’est là que j’ai été frappé par le Chullachaki, l’esprit gardien de la forêt, et sans mon grand-père, je serais mort. Il est parvenu à moyenner avec lui en buvant de l’Ayahuasca chaque nuit jusqu’à ce que je me rétablisse. Il m’en a fait boire à moi aussi. J’avais huit ans. En gros, il a négocié ma guérison contre ma promesse d’embrasser ma vocation. Et il est devenu mon maestro.


— Putain, y aurait tant à creuser… Ce truc de frôler la mort par exemple, paraît que c’est quasiment indispensable pour devenir chaman…


— Ça fera l’objet d’une prochaine interview !


— T’as raison, essayons de rester focus. Je crois que ce qui intéresse vraiment les gens, c’est de savoir comment ça se déroule, l’initiation chamanique traditionnelle.


— C’est hardcore !


— Ça t'as traumatisé ou quoi ?


— Presque ! Sérieusement, faut être fort dans sa tête pour supporter un trip pareil. T’as intérêt à avoir une putain d’assise mentale, et les couilles bien accrochées, c’est moi qui te le dis. Y a des tas de fois où j’ai eu l’impression de devenir fou... Même en tant qu’indigène, alors qu’on a ça dans notre culture depuis tout bébé, ça reste un truc de malade. C’est peut-être aussi que j’étais trop jeune, mais bon, une fois lancé, il était pas question d’interrompre l’initiation en plein milieu...


— Allez, balance !


— Bah t’es là, paumé dans la jungle, tout seul comme une merde, à te vider par tous les côtés. Tu prends une plante, et elle te fait dormir comme un mort trois jours durant, avec des rêves comme t’en avais jamais eu de ta vie. T’en prends une autre, et elle te fait dégueuler encore et encore, alors que tu bouffes quasiment rien. Encore une, qui te donne des visions incroyables, des trucs épouvantables de puissance qui te collent au plafond. Et encore une, qui t’affaiblit à un point insurmontable, que tu peux même plus te lever ou bouger la tête pour changer de position dans ton hamac. Et puis une autre, qui elle, la salope, te donne des envies de baiser inimaginables, et t’es là comme un con avec ta trique qui menace de te crever ton ben, et tu penses sérieusement à aller enculer un arbre tellement t’en peux plus.


— Mais whaaaaat ?!!


— Je déconne pas ! C’est vraiment chaud comme truc. Mais bon, l’idée c’est qu’en gros tu vas t’isoler dans la jungle, dans un tambo, pendant plusieurs années, pour que les esprits des plantes t’acceptent et deviennent des alliés qui mettront leurs énergies à ta disposition pour que tu puisses voir et guérir.


— OK, on va essayer de classer ça correctement. Isolement. Diète de plantes maîtresses. Guérison. Pourquoi un tel isolement ? Tu vois vraiment personne pendant des années ?


— Seulement ton maestro. Le truc de l’isolement, c’est pour plusieurs raisons. Toute pratique qui vise la connaissance requiert un temps où on s'exclut volontairement du monde, ça, on n’a rien inventé. Quand t’es tout seul dans la selva, sans parler et sans distractions, ton être va commencer à faire le tri en toi. Tes pensées vont se modifier. Ton esprit va entrer dans une phase que la vie ordinaire interdit. Une sorte de silence intérieur, tu vois. Peu à peu, tu commences à t’habituer à regarder la jungle comme une extension de toi-même. En allant te balader, ça devient normal pour toi de te sentir comme une infime particule d’un gigantesque organisme enveloppant tout ce qui est, jusqu’aux être inorganiques comme les rochers ou l’eau de la rivière, le vent dans les cimes et la foudre qui tonne. Tu réalises que toi-même t’es qu’un fragment de tout ça, et que ta conscience porte en elle toute la conscience du monde, tout simplement parce qu’y en a qu’une seule, de conscience. La forêt te parle par signes, et les synchronicités dont tu fais l’expérience sont de plus en plus fréquentes. Ça s’arrête plus, en fait. La diète éveille en toi un instinct. Tes intentions produisent des signes qui se manifestent dans la jungle, et ces signes te renseignent sur ton âme. Certaines de tes pensées semblent faites de la même énergie que la vie elle-même, comme si la vie pensait… ou se pensait à travers toi. Et c’est comme ça que tu commences à communiquer avec ton être profond, la selva entre vous comme une sorte d’interface, de traductrice, sur laquelle vous projetez vos questions et vos réponses. En parlant avec le monde, c’est avec toi-même que tu parles, et inversement. Tout devient si étroitement lié, la conscience, l’énergie, la nature... À travers toi, c’est le monde qui parle avec lui-même. C’est ça que tu découvres. C’est ça, le but de l’isolement. C’est ça, devenir chaman. Ne plus se sentir séparé du monde. Mais évidemment, c’est une voie très difficile, parce que c’est bien plus flippant de se confronter à soi-même, à l’intérieur, plutôt que de chercher un sens à la vie en la considérant depuis l’extérieur. Tant que tu refuses de subir cette confrontation, et ça vaut pour tout le monde, chaman ou pas, tout ce que tu fais en croyant poursuivre un but, c’est que de la gnognotte, que du pipi de chat. Ça signifie que t’éludes le véritable combat, parce que tu cherches tes réponses en dehors de toi, par peur de creuser vers l’intérieur. Mais le problème, c’est que tant que tu l’as pas fait, la vie restera pour toi… absurde.


— La vache, c’est super puissant ce que tu dis…


— Toute personne qui souhaite devenir chaman est forcée d’accomplir ce travail-là. Ça n'a pas de sens, sinon. L’autre truc intéressant avec l’isolement, c’est que ça favorise les rêves. Ils deviennent plus profonds, plus significatifs. La diète fait remonter beaucoup de choses, comme tu le sais. Elle rend poreuse la paroi entre les mondes. Des échanges se créent entre eux, c’est ça qui permet d’amplifier ta conscience. En ouvrant des mémoires, les tiennes et celles de l’humanité en général, elle t’amène à voir ta personnalité et le monde autour de toi sous un jour nouveau. Elle ouvre tous tes sens, même ton sens intérieur, celui qui perçoit avec les yeux de l’âme. Du coup, c’est normal que les rêves affluent. C’est ça qui te rend plus libre et plus vrai, dans un sens. Et fragile aussi, bien sûr. Mais pour ce qui est des rêves, quand t’es en diète, faut profiter de l’éclairage qu’ils apportent. Les laisser travailler en profondeur. Ne pas hésiter à dormir quand t’en as envie. Les rêves sont de bons maîtres, ils ont des tas de trucs à nous apprendre.


— Ouais, ça je sais.


— Les actions symboliques des rêves ont autant de poids que les actes dans la réalité ordinaire, c’est pour ça que quand tu t’approches de la vérité, les rêves se font de plus en plus nombreux et de plus en plus intenses. Ça veut dire que ta personne entière est engagée dans le processus d’évolution, qu’aucune partie de toi n’est en sommeil ou en repos, et ça t’offre la possibilité de continuer le travail d’une autre façon. Quand tu diètes, les songes ont de plus en plus de présence en toi, même dans la journée, et ils en viennent à faire partie de toi comme de véritables souvenirs, au point d’occuper la même place dans ta conscience que des actes réels. Je sais que c’est difficile à comprendre pour les gens de ta culture, mais c’est vrai, pourtant. Alors à toi de voir si tu préfères faire les choses avec ta conscience classique ou dans tes songes, ou même pendant une cérémonie. Ça aura le même effet, à un niveau psychologique et à un niveau factuel. L’esprit est partout de toute manière, alors ça revient au même. Et donc, au bout d’un certain temps, les esprits des plantes commencent à te chuchoter leurs messages…


— Pendant tout ce temps-là, tu diètes des plantes maîtresses, donc ?


— Bien sûr ! Sans elles, tout ça, ça servirait à que dalle. L’idée de base, c’est de devenir potes avec elles, parce que c’est elles qu’ont le savoir et le pouvoir. Sans les plantes, un chaman, c’est rien du tout ! Au fond, tout ce qu’on fait, nous, c’est de se purifier pour devenir de parfaits canaux qui s’offrent à leur énergie. Si y a rien qu’entrave la circulation de leur essence, alors elles peuvent guérir les gens très efficacement. Même si bon, faut pas oublier que les cérémonies d’Ayahuasca et les chants ne font pas tout. Bien souvent, faut que le patient diète lui-même une plante pour vraiment se guérir.


— Attends, tu vas trop vite. On parlera de la façon dont les plantes soignent après. Revenons à la diète d’initiation. Faut que les gens comprennent bien. Diéter une plante, c’est quoi ?


— Tu bois la décoction ou la macération d’une plante, en bouffant quasiment rien à côté, sur une échelle de temps de plusieurs semaines. Jusqu’à ce qu’elle soit devenue ton alliée, en fait. Qu’elle fasse partie de toi.


— Comment tu sais quand c’est bien le cas ?


— Grâce aux chants qu’elle t’apprend. L’esprit d’une plante, son essence si tu veux, c’est comme une mélodie.


— Les icaros ?


— Ouais. Les icaros.


— Les plantes vous apprennent leur chanson et c’est comme ça que vous soignez les autres ?


— Oui, mais pas seulement. Les plantes t’enseignent comment voir, aussi.


— Ça veut dire quoi, voir ?


— Tu sais bien ce que ça veut dire… Tu sais comment l’Ayahuasca te montre des choses, et comment ces choses t’amènent à comprendre.


— C’est pas différent pour vous les chamans ?


— La seule différence, c’est que nous on comprend tout ce qu’elle nous montre, alors que toi t’en saisis à peine le quart.


— Mmm. Et une fois que tu vois, qu’est-ce qui se passe ?


— Tu deviens capable d’agir dans le monde des esprits. Et donc de guérir.


— Mais attends, comment elles font, les plantes, pour t’enseigner leurs icaros ?


— Principalement à travers les rêves. Enfin quand je dis rêves, vu l’état dans lequel t’es parfois durant l’initiation, c’est pas toujours évident de faire la différence entre la veille ou le rêve. C’est le but, d’ailleurs. L’état de faiblesse dans lequel ça te met est indispensable à l’apprentissage. C’est aussi pour cette raison que tu bouffes presque rien, et que des aliments neutres. Rien ne doit interférer entre toi et les plantes. Et puis, les esprits aiment bien qu’on souffre un peu. Qu’on sacrifie une partie de soi pour les rencontrer.


— Donc tu deviens tout faible et tout fragile et la frontière entre les mondes s’efface progressivement, c’est ça ?


— Précisément. Tu perds tous tes repères humains. Tu te mets à entendre des voix, t’as des visions même en plein jour, t’as le sentiment que ton corps t’appartient plus vraiment. Tes rêves ressemblent à des trucs limite prophétiques ou clairement visionnaires. Et surtout, comme je te disais, la jungle devient une extension de toi-même, comme ta propre conscience, une interface qui te permet de discuter avec cette partie de toi à laquelle s’adressent aussi les plantes. Alors, y a des chants qui te viennent. Des fois t’es dans la rivière en train de te baigner, et sans savoir pourquoi ni comment y a une mélodie qui te saute aux lèvres. Tu l’entonnes timidement, avec le sentiment qu’elle est à la fois en train de naître de toi mais aussi que tu te contentes de la répéter, comme si quelqu’un te la soufflait à l’oreille. Parfois tu la perds, puis elle revient. Pareil quand il s’agit d’un rêve. T’émerges avec cette mélodie dans la tête, et c’est justement ton boulot de chaman de savoir l’apprivoiser, de la faire rester en toi. De lui donner vie, quoi.


— Mais y a parfois des chants que vous avez en commun avec d’autres curanderos…


— Oui, on peut aussi apprivoiser les chants de son maestro, les faire siens en les incorporant à son être, mais pour ça il faut déjà avoir diété les plantes ou rencontré les esprits qui les lui ont appris et être capable de les modifier en soi. Sinon, ces icaros-là n’ont aucun pouvoir. D’ailleurs, on reconnaît le pouvoir d’un chaman aux nombres de chants qu’il possède. Plus il a diété de plantes, plus il a d’alliés qui l’aident, plus il a d’icaros, et plus il a de pouvoir, car ça veut dire qu’il est capable de soigner des tas de problèmes différents grâce à son large arsenal de chants, quoi !


— La guérison, c’est vraiment les icaros, alors…


— Carrément, même si comme je te l’ai dit, prescrire une diète peut parfois s’avérer indispensable. Mais en effet, l’icaro est si puissant qu’il peut transformer un verre d’eau en remède de plante, si on chante la mélodie de la plante au-dessus. Parce que c’est le véhicule de l’énergie des plantes, tu vois. Quand je suis auprès d’un patient, la plante qui veut l’aider, parce que son pouvoir est précisément ce dont il a besoin, elle se présente à moi et c’est à moi de savoir chanter son icaro pour que son soin passe à travers moi pour aider le patient. Tu comprends ?


— Oui, je comprends, même si j’ai connu des chamans modernes qui recevaient leurs patients en entretien avant la cérémonie, et choisissaient à l’avance l’icaro qu’ils allaient chanter pour lui, en fonction des problèmes que le patient lui révélait. Via les mots, donc.


— Ça peut marcher aussi, même si à mon sens ça révèle un manque de capacité à voir pleinement durant la cérémonie. Après, c’est également vrai que parfois c’est nous qui appelons les plantes, et non elles qui se présentent d’emblée. On les appelle avec le chant, une fois de plus, tout comme on peut aussi appeler d’autres sortes d’esprits, comme celui du Yacumama, du Yanapuma, de l’Aymama… Et la manière dont on chante a aussi son importance, tu sais, tout comme les gestes qui accompagnent notre voix, qu’il s’agisse de ceux qu’on fait avec les mains, la chacapa, le parfum, ou encore quand on aspire quelque chose hors de vous ou qu’on souffle du tabac ou du parfum. Par exemple, si tu souffres d’un mal qui refuse de sortir, je vais devoir charmer, hypnotiser ce mal pour l’attendrir, le duper, quoi, en usant du pouvoir de la sirène enchanteresse et d’un tas de métaphores entrelacées, afin de le séduire et qu’il se laisse faire… Au début du chant, ma voix doit être douce et tendre… Et puis, une fois que le mal est pris dans les filets de la sirène, ma voix doit être forte et s’accompagner d’un geste afin de l’expulser hors de ton corps, par le nombril, comme je t’ai dit, et voilà, le boulot est fait !


— Stupéfiant, bordel !


— Tu te rappelles cette histoire que je t’ai racontée, du gosse qui s’était fait mordre par un serpent ?


— Moi oui, mais tu ferais bien de la raconter encore pour ceux qui t’écoutent !


— Une mère est venue me trouver, complètement affolée. Son fils venait de se faire mordre par un serpent. J’avais pas les plantes qu’il aurait fallu sous la main, alors j’ai chanté l’icaro de l’oiseau qui est le prédateur de ce serpent sur la morsure. Ça a sauvé le môme, et plus tard on a retrouvé le serpent qui l’avait mordu, mort. Parce que tout ça, c’est comme les plantes. C’est une question d'énergie.


— Mais qu’est-ce que le chaman voit vraiment de nous ou de nos problèmes en cérémonie, en fait ? Est-ce qu’on est complètement… transparents, pour vous ? A quel point vous captez vraiment ce qu’on est en train de traverser ?


— Ça dépend des chamans. Chacun a sa manière de percevoir. C’est comme pour vous avec vos visions. Vous êtes tous différents. Certains entendent des voix, d’autres reçoivent de fortes intuitions, d’autres sont à fond dans le corps ou les émotions, et niveau visions, c’est encore pire ! Y en a qui voient des formes, des lumières ou des couleurs, d’autres c’est comme s’ils étaient en plein rêve lucide, et d’autres encore devant la télé ! D’une manière générale, il existe différents types de visions qui relient celui qui boit à différents mondes : l’imaginaire, la mémoire, le cosmos, les mythes… Mais globalement, on est tout à fait conscients de ce que vous êtes en train de vivre, peu importe comment on le perçoit : entités autour de vous, blocages d’énergie dans le corps, mental surexcité… On sait ce que vous êtes en train d’expérimenter, même si on n’a pas forcément le détail du truc, soit parce qu’il nous est caché, soit parce que c’est nous qui choisissons de pas y aller. Je veux dire, j’ai pas besoin de savoir en détails que tu luttes contre un problème avec la représentation maternelle, par exemple. Ça me regarde pas. Par contre, je sais si je dois te laisser gérer ça tout seul pendant un petit moment ou intervenir vite. Ça peut paraître cruel, mais parfois, on a besoin de croupir un peu dans son jus, parce que c’est comme ça aussi qu’on s'imprègne de la medicina et qu’on apprend à se renforcer, à faire face, à regarder vraiment ce qui se trame en soi. C’est comme ça qu’on éveille son propre pouvoir de guérison, la force curative de la conscience sur elle-même. La meilleure façon de gérer, c’est de se montrer fier comme un guerrier et décider d’affronter. Mais il faut savoir être humble surtout, accepter ce que la Plante révèle, sans jugement sur elle ou sur soi, et sans peur, aussi. Je t’accorde que c’est pas toujours évident. Et c’est pour ça qu’on est là, nous, les chamans. On trouve le chant dont vous avez besoin, et on vous guide, on modifie le voyage et on clarifie les visions. Il faut que vous appreniez à vous servir des icaros comme d’une corde qui vous tire hors du marécage. Quand on vient chanter pour vous, connectez-vous de toutes vos forces aux chants. Ça nous aide, et naturellement ça vous aide aussi. On va vous aider à vomir, à pleurer, à dépasser le cap, quoi. Et les visions vont commencer à se transformer…


— L’Ayahuasca est un catalyseur et aussi une catharsis…


— En fait, elle va se saisir de ce qui cloche et te le mettre sous le nez. Tu vas souvent devoir te confronter aux choses néfastes qui squattent à l’intérieur de toi, et dont t’arrives pas à te débarrasser d’une façon rationnelle, en faisant usage de ton intelligence. Mais accentuer le traumatisme n’est qu’une première phase. L’idée est que tu le vois enfin pour ce qu’il est, que tu t’en rendes conscient plutôt que de le laisser secréter son venin en sourdine, en le refoulant, en le niant, mais en le laissant finalement vivre en toi à ton insu. C’est comme ça que fonctionne la medicina. Elle amplifie les troubles et les amène devant la conscience afin qu’ils apparaissent sous leur jour véritable. Mais c’est qu’une étape. Si ton traumatisme est accentué au début de la cérémonie, tu peux être certain qu’à la fin de la nuit, il aura trouvé sa solution, ou au moins une piste très sérieuse pour apprendre à vivre avec, si ce n’est t’en débarrasser. La véritable guérison s’accompagne fréquemment de beaucoup de souffrances et de sacrifices. Regarder les choses en face, voire même faire resurgir des souvenirs oubliés, s’y confronter, les accepter, pardonner, et puis laisser partir, dire adieu à ce qu’on était, les schémas et habitudes selon lesquels on se définissait, pour changer, grandir, évoluer… Tout ça, c’est du lourd, et c’est loin d’être facile. L’Ayahuasca t’impose une remise en question totale de ta personnalité, mais aussi de tous les concepts dont t’as été biberonné depuis ton enfance, qu’il s’agisse de la nature de la conscience ou des valeurs qu’on t’a inculquées. L’idée majeure qui supplante tout ça, en réalité, c’est d’être en mesure d’établir la distinction entre le vrai toi et ton mental. Entre ton identité réelle et ton ego. Je dirais pas que c’est une solution miracle, car il y a un vrai travail à effectuer après, pour intégrer les enseignements. Mais l’Ayahuasca montre la voie. Cela dit, faut être conscient d’une chose : l’Ayahuasca va pas te sauver du jour ou lendemain. Y a un gros travail à fournir, des efforts à engager, sans doute même des plantes maîtresses à diéter, pour comprendre et mettre en application ce que la Plante t’a révélé, pour véritablement l’incorporer et en faire quelque chose d’opérant, un vrai changement. Mais comparé à d’autres méthodes, l’intérêt du truc est qu’il s’agit d’une expérience que t’as vécue dans ta chair, intimement, d’une façon très personnelle. Et ça, c’est vraiment énorme. Ton âme sait de quoi il est question. C’est pas juste ton mental qui te raconte comment tu devrais faire pour aller mieux avec des mots. Dans un sens, tu as déjà vu ta guérison future dans les visions…


— En parlant de visions justement, c’est un truc qui interpelle pas mal. Vous, les indigènes, on dirait que vous vous en cognez total des visions ! Que le truc majeur, vraiment, c’est la purge. “T’as bien vomi, t’as bien cagué ?”, voilà le nerf de la guerre pour vous, nan ?


— Durant la transe, l’esprit est complètement relié au corps, ce qui fait que lorsque tu traverses quelque chose — émotions, sentiments, souvenirs, souffrance psychique — que t’as besoin d’évacuer, dont il te faut te défaire pour avancer et guérir, évoluer, eh bien, c’est par le corps que ça va se passer. Le corps est super important, tout simplement parce qu’il est le signe de l’esprit. C’est d’ailleurs pour ça que la purge est si importante chez les Shipibo. Parce que toute cette médecine est en fait du nettoyage de l’âme. Mais c’est vous qui faites une distinction entre le corps et l’esprit. Pas nous. Mais leur lien devient flagrant en cérémonie. Une vieille émotion émerge, BAM, tu vas la vomir. Une idée nocive apparaît, voilà que tes intestins font des loopings et SCHLAH, tu vas l’évacuer. Du coup, évidemment, si t’as bien purgé et bien évacué, ça veut dire que t’as fait du bon boulot. Les sales trucs qui squattaient en toi sont dehors. Mais c’est pas pour autant que les visions n’ont aucune importance. Au contraire. Tu te souviens que j’ai eu une vision de toi en train de parler d’Ayahuasca devant des tas de gens ?


— Un peu que je m’en souviens !


— Tu vois, c’était une vision importante. Elle t’a permis d’avoir confiance en ton futur, de faire en sorte qu’il survienne. Et de l’accomplir encore, en ce moment-même. C’est vrai que c’est moi qui l’ai eue cette vision, mais ça change rien. En fait, si vous pensez qu’on s’en cogne, c’est parce qu’on refuse d’en parler avec vous après la cérémonie.


— J’avoue que c’est un truc qui chagrine et frustre énormément d’Occidentaux. Moi non, j’aime bien garder les choses pour moi, parce que je suis une grosse solitaire, mais beaucoup ne pensent pas être en mesure d’intégrer correctement s’ils en débattent pas derrière avec le chaman. Pourquoi c’est un tel problème de parler des visions, pour vous ?


— Parce que ça empêche de trouver sa medicina intérieure.


— Tu peux être plus clair ?


— Selon moi, et selon beaucoup de Shipibo, intellectualiser l’expérience de l’Ayahuasca et lui trouver des interprétations et des justifications à posteriori réduit sa véritable portée et entraîne les gens dans une mauvaise direction. Appliquer les paradigmes de votre monde à ce monde-là est une erreur, et c’est surtout sans intérêt pour l’expérience en tant que telle. Je sais que c’est difficile pour vous de décrocher de votre mode de pensée habituel, qui veut toujours tout comprendre et étiqueter. Enfin, du moins, c’est difficile quand vous êtes de retour dans le monde ordinaire, parce qu’en cérémonie, vous l'acceptez plutôt bien, et vous appréciez que le bafouillage interne cesse. Mais une fois de retour, c’est reparti, vous brûlez de tout comprendre, et tout de suite ! Faut que vous mettiez des mots sur ce que vous venez de vivre, c’est plus fort que vous ! Pourtant, vous devez bien reconnaître que si nous, les chamans, on vous explique les choses que la Plante vous a montrées à travers vos visions, ça aura jamais le même impact, cet accent de vérité, cette évidence. Parce que dans ce cas-là, la compréhension plafonne au niveau intellectuel, au niveau du mental, quoi. Le cerveau seul ne possède pas les outils pour aller plus loin. Alors que quand c’est la Plante qui parle, elle parvient à mêler perception, sensation, émotion et intuition en te faisant vivre, ressentir et comprendre à la fois ce qu’elle t’enseigne. Aucune parole sur terre ne peut avoir cette efficacité. Parce que tout ce dont on dispose pour penser dans le monde ordinaire, c’est les concepts. Toute l’architecture fragile de la pensée repose sur eux. C’est le seul cadre qu’on possède, la seule grille de lecture qu’on peut apposer sur les choses pour tenter de les saisir, déchiffrer leur langage secret. La pensée est elle-même concept, et rien de plus ! La Plante est différente. Elle éveille un sens nouveau. Comme une fusion de tous les sens en un, de tous les modes de pensée et d’appréhension en un méta-sens. Mais c’est aussi quelque chose de plus que la simple synthèse de tous ces sens. Elle offre un nouveau prisme à travers lequel décoder le monde. C’est ça qu'on appelle VOIR.


— La vache, quelle envolée !


— Et j’ai pas fini. Papoter après une cérémonie, c’est ramener le transcendant à un niveau inférieur. Coller des mots sur l’indicible. Pour moi, ça revient à dénaturer l’Ayahuasca, sans compter que dans vos cercles de parole, pas mal de “chamans” en profitent pour vous laver le cerveau. Enfin, c’est un autre débat… Ce qu’il faut que les gens pigent, c’est qu’ils ont en eux tout ce qu’il faut pour comprendre ce que la Plante leur enseigne directement, sans besoin de mettre des mots dessus, et encore moins de le partager aux autres. Je pense pas que ce soit bien de partager en détails ce qui se passe pendant une session ou pendant une diète. Ça enlève de la force à l’enseignement. Dès qu’on parle, on transforme tout, même sans le vouloir. Ce genre de trucs, ça se passe au-delà des mots. Faut pas essayer de le ramener sur terre en cherchant à l’expliquer.


— Je t’avoue que moi parfois, j’ai même pas envie de m’expliquer à moi-même ce que je viens de vivre…


— Y a certaines choses qu’il faut savoir garder telles quelles, et surtout pour soi, c’est tout. Je dis pas que l’Ayahuasca soulève pas du matériel psychique, que ça peut pas aider dans une espèce de psychothérapie ou quoi, mais faut pas perdre de vue qu’elle est à elle seule la vraie psy, et que la façon dont elle te fait comprendre les choses suffit largement à y voir plus clair.


— Pourtant ça fait quand même du bien d’y repenser un peu, surtout dans la phase de transition après une cérémonie, quand on est encore le cul entre deux mondes…


— Ouais, c’est normal, je dis pas non plus qu’il faut arrêter de réfléchir, mais ce qu’est sûr c’est que faut pas permettre à d’autres de le faire pour toi. De plus, l’Ayahuasca use d’un langage spécial pour chacun, qui sera certainement incompréhensible aux autres, alors à quoi bon ?


— Mais c’est cette fameuse question d’intégration… Beaucoup se sentent pas de retourner chez eux sans avoir un minimum décrypté ce qu’ils ont vécu dans la jungle. Y en a même qui disent qu’ils foirent complètement leur post-diète, comme s’ils reniaient ce que les plantes leur avaient enseigné et fuckaient tout sans pouvoir se contrôler, alors que pourtant la culpabilité les ronge… Tu crois pas qu’une bonne intégration, c’est un truc indispensable pour un Gringo ? Que vous êtes… forcés de vous adapter, quoi ?


— On s’est déjà beaucoup adaptés, tu sais. La pratique a bien changé en l’espace de très peu de temps. Maintenant, on fait des diètes de quête spirituelle et plus seulement d’apprentissage ou de guérison.


— Bah oui, et honnêtement moi j’adore ça ! Ça apporte énormément à ma vie.


— Je sais bien. C’est une bonne chose de s’adapter aux nouveaux usagers. Le monde change. Tout évolue et c’est parfait comme ça. Mais je pense pas que plus de paroles dans un monde qu’en est déjà plein soit la solution. Je pense qu’au contraire, faudrait apprendre à se la boucler un peu. Apprendre à vivre avec les choses en soi, seul, sans vouloir que quelqu’un d’autre te les explique. C’est peut-être pour ça que ça déconne après leur diète. Déjà, ils sont pas assez isolés durant, ils se rapprochent pas assez de leur plante, et puis les patients papotent trop entre eux quand ils sont dans un centre. Du coup, c’est que du travail de surface. Et après, je me répète mais je crois qu’il faut arrêter de vouloir tout, tout de suite. Ce que les plantes t’apportent ou t’enseignent, ça se joue sur le long terme. Les changements ne sont pas forcément flagrants d’emblée. La façon dont on pratique l’Ayahuasca aujourd'hui l’inscrit dans une démarche de longue haleine. Et j’insiste : il faut apprendre à comprendre seul le sens de ses visions. Comprendre qu’il s’agit d’un langage symbolique intérieur, qu’il est important de garder secret. C’est comme ça que le rapport à la Plante devient profond et réellement significatif. Laisser quelqu’un d’autre, ou même un cercle de parole, jouer les gourous ou les psy, tergiverser pendant des plombes, c’est pas bon. C’est du lavage de cerveau. En parlant comme ça à tort et à travers, on empêche les gens de penser par eux-mêmes. Personne ne doit t’aider à interpréter ce que tu vis. Personne ne doit foutre son nez entre l’Ayahuasca et toi. Dans l’apprentissage classique, t’es tout seul, ton maestro vient juste te refiler à bouffer et c’est tout, y a personne pour démêler les fils de tes pensées, personne pour t’expliquer ce que tes visions signifient. Tout ça, tu dois le trouver en toi. Découvrir tes propres interprétations, tes propres définitions. Affronter tout seul tes démons. Tout le reste doit s’effacer pour que ton contact avec les plantes soit le plus pur possible. Alors en effet, faut être réellement déterminé à se rencontrer, à connaître sa vérité. Les grands concepts, c’est bien beau, mais la pratique, chica, la pratique, ça, c’est réel. Quelque chose qu’on a expérimenté en soi, on le possède pour de bon. Voilà pourquoi on refuse d’analyser vos visions.


— Tu sais… Y a encore beaucoup de monde qui doute de la véracité des visions. Ils se demandent si c’est pas juste le subconscient ou le mental qui projettent leurs merdes sur l’écran de la conscience, sans rien de véritablement transcendant… C’est une préoccupation majeure chez les Occidentaux, et même une pomme de discorde. T’as ceux qui croient au pouvoir spirituel de l’Ayahuasca et donc qui respectent le chamanisme. Et t’as ceux qui ne jurent que par la chimie du cerveau et considèrent donc que les rituels, c’est du cirque. Et puis y a ceux qui se situent entre les deux, aussi, et qui se demandent : quelle est la part du fantasme et des attentes lors d'une expérience d'Ayahuasca ? En quoi l'imaginaire culturel peut-il influencer le vécu subjectif ?


— Ces gens-là n’ont jamais bu d’Ayahuasca avec un Shipibo, pas vrai ?


— J’en sais rien, Wish…


— L’Ayahuasca peut être trompeuse, c’est vrai, mais globalement elle se sert de ce qu’elle trouve en chacun pour mettre son message à sa portée, de la façon la plus claire possible. Si par exemple Jésus symbolise quelque chose de fort pour toi, alors y a de bonnes chances que tu le vois en cérémonie. La Plante va se servir de lui pour imager ce qu’elle dit. Si au contraire t’es plus branché animaux, c’est eux qu’elle va utiliser, en les faisant passer dans ton corps par exemple, pour que leur énergie t’aident en t’identifiant à eux. Et enfin, y a beaucoup d’artistes, même parmi les Shipibo je veux dire, qui reçoivent les messages de la Plante à travers les couleurs. De simples couleurs, pas plus, mais qui leur enseignent tout ce qu’ils ont besoin de savoir…


— Est-ce que tu crois que c’est comme un travail… symbiotique, alors ? Qu’on travaille main dans la main avec l’Ayahuasca ?


— Naturellement. Tout est une seule et même chose, de toute façon… La Plante et toi, c’est comme si tu te parles à toi et qu’elle, elle se parle à elle-même. Y a pas de différence. Le langage et la relation se créent au fur et à mesure. Comprendre ça, c’est aussi la medicina intérieure, tu vois. Vu qu’y a qu’une medicina…


— Ouais mais le problème, c’est que parfois c’est vraiment chaud de faire la différence entre quand c’est la Plante qui parle, ou ton putain d’ego…


— Ça veut juste dire que t’en n’as pas bu assez ! Quand l’Ayahuasca est au taquet, y a plus de problème d’ego !


— Haha, ouais, ça je sais… mais figure-toi que c’est une question qui préoccupe un paquet de monde… Comment ça se fait que l’ego arrive à survivre comme ça face à la Plante ? Et pire encore, comment c’est possible, putain, que ce bâtard ait même crée un avorton de lui-même, encore plus pernicieux que l’autre, que les Occidentaux appellent carrément l’ego spirituel ? Et mens pas, hein, c’est présent absolument partout, chez les Shipibo comme chez les Occidentaux !


— Faut savoir un truc concernant l’Ayahuasca. Elle a tendance à éveiller, voire même catalyser, ce qu’elle trouve en nous. Tout ce qu’elle trouve en nous. Alors bien sûr, si t’es quelqu’un de bien, tu vas te servir de ces révélations pour te débarrasser de ce qui cloche et alimenter ce qu’est bon. Et surtout tu seras fichu de faire la différence entre les deux, c’est-à-dire entre l’ego et la Plante, ce qui te permettra d’amoindrir ton ego justement et, je sais pas, développer tes dons artistiques, par exemple. Mais l’Ayahuasca ne fera pas de toi quelqu’un de sage. C’est pas son boulot, et c’est pas son rôle. Elle peut t’aider à le devenir, si c’est ce que tu souhaites, mais ça n’a rien de systématique. Cela dit, c’est un truc qu’on retrouve chez toutes les plantes maîtresses. Elles font partie du monde du milieu, dans lequel les Hommes se trouvent aussi, et où, comme on le sait tous, les questions de pouvoir battent leur plein. C’est très différent des esprits qu’on trouve dans le monde d’en-haut, qui eux, sont spécialisés dans l’éveil et la guérison. Les plantes sont parfaites pour guérir, c’est pas ce que je dis, mais tu sais très bien qu’elles sont aussi jalouses, et que la majorité d’entre elles portent un monde obscur important, maléfique, qu’on peut employer pour la sorcellerie. C’est pareil avec l’Ayahuasca. C’est ton taf à toi de te nettoyer, de grandir, de nourrir les éléments purs en toi, et donc d’utiliser les enseignements de la Plante d’une bonne façon. D’une façon éthique. Si t’es un gros pourri, gringo ou péruvien, peu importe, qu’en a qu’après le pognon et le pouvoir, et qu’aspire qu’à s’en servir aux dépens des autres, alors malheureusement, l’Ayahuasca risque fort de t’inciter à continuer.


— Putain, t’es en train de me fendre le cœur, là.


— Désolé. C’est comme ça.


— Mais pourquoi on l'appelle une médecine, alors ?


— Parce que comme toute médecine, elle est à la fois remède et poison. Tout dépend de ce que t’en fais.


— Alors c’est pour ça qu’on voit fleurir partout des centres super chers, des gens qui se prétendent chamans alors que pas du tout, et de l’abus en veux-tu en voilà à tous les niveaux…


— Eh ouais. Le pire, c’est que même nous les Shipibo, on n’y échappe pas. Tu verrais San Francisco, la communauté où je suis né près de l’Ucayali, ce que c’est devenu… C’est simple, tout le monde est un putain de chaman là-bas, alors qu’y en n’a pas un qui s’est tapé l’initiation, et ils se volent les clients entre eux tout en leur faisant courir des risques de ouf vu qu’ils savent pas du tout comment gérer la Plante… Un désastre.


— En Europe, c’est la cata aussi... Ça te fait pas chier, d'ailleurs, que des Gringos qu’ont bu trois fois de l’Ayahuasca dans leur vie se fassent des couilles en or de l’autre côté du monde en se prétendant chamans comme ça ?


— Qu’est-ce que tu veux que je te dise… On s’est fait buter pendant des années pour un savoir et des pratiques que maintenant d’autres s’approprient sans rien nous rétribuer et surtout sans en respecter le caractère sacré… Putain d’époque ! Mais ce qui me fait vraiment chier, c’est que si ça continue comme ça, l’Ayahuasca va disparaître, c’est tout. Autant matériellement que dans l’esprit, je veux dire. Plus de lianes, et plus de médecine à l’intérieur. On est si loin de comment c’était avant… Tu sais, à l’époque, on s’en servait pas vraiment pour la “découverte spirituelle”. Traditionnellement, les indigènes consultaient le chaman de leur communauté pour un problème d’ordre physique, psychologique ou spirituel, et le chaman était le seul à prendre la médecine afin de lire son patient, de l'ausculter grâce à ses visions au cours d’une cérémonie. L’Ayahuasca, c’était son instrument de diagnostic. Une fois le problème trouvé, la Plante lui indiquait les remèdes à aller chercher pour soigner le patient, et le curandero lui donnait une diète de plantes à respecter afin de se soigner. Parce que les vrais docteurs, c’est les plantes maîtresses, en fait. On se servait aussi de l’Ayahuasca pour contrer la sorcellerie ou recevoir des conseils des ancêtres, mais c’était pas en boucle comme c’est le cas aujourd’hui. Le chaman, il avait une vie à côté, il faisait pas que ça. Les gens le payaient avec un poulet ou ce qu’ils pouvaient. C’était pas une machine à fric comme maintenant. C’était pas la classe absolue d'être chaman. Et donc, l’Ayahuasca n’était pas menacée de disparaître…


— De plus en plus de gens par chez moi commencent à créer de “l’Ayahuasca” avec d’autres plantes. Tu sais, pour avoir le même effet que le mélange Ayahuasca/Chacruna. Ce serait peut-être la solution.


— Sauf que ces autres plantes n’auront jamais le même esprit que l’Abuelita. Ce sera d’autres esprits, si toutefois on parle bel et bien de plantes maîtresses.


— Justement, y en a plein d’autres aussi qui se demandent si on pourrait pas se mettre à diéter des plantes de chez-nous. Mais ils savent pas trop comment faire…


— Faut que ce soit les plantes elles-mêmes qui leur disent comment se faire diéter. Nous, c’est comme ça qu’on a appris.


— Ouais mais comment recevoir le message des plantes si t’y connais rien ?


— Avec une forte intention. Faut que ça vienne vraiment du cœur. Si, pour une raison ou pour une autre, tu te sens une affinité particulière avec une plante, et que t’as l’impression que si tu la diétais, elle pourrait t'enseigner des trucs, faut que tu fasses l’effort de t’y relier. Tu t'assois avec elle, tu lui parles, tu la mets près de ton oreiller la nuit. Peut-être qu’elle te dira comment tu dois t’y prendre avec elle. L’autre solution, sinon, c’est de cuisiner cette plante avec l’Ayahuasca. Tu la rajoutes dans la marmite. Comme ça, son esprit sera présent dans le breuvage, et l’Ayahuasca te reliera à elle. Mais ça implique de cuisiner en Europe, donc c’est pas évident… Sinon, je sais pas, vous avez pas des vieux qui savent gérer ça chez vous ? Des vieux qui connaissent le bon usage des plantes ?


— Sont tous morts. Les autres, on les a cramés y a longtemps.


— Je vois. Dans un sens métaphorique, ou pas d’ailleurs, j’ai l’impression qu’il est en train de se passer la même chose par ici…


— Comment trouver encore un bon chaman, Wish ? C’est quoi, le signe infaillible que le mec est pro ?


— Arf, j’en sais rien.


— Attends, faut que tu racontes l’histoire de la meuf que t’as fait redescendre alors qu’elle était en plein bad trip ! Y me semble que c’est un putain d’exemple de ce qu’on risque à boire avec un mec qu’est pas vraiment chaman.


— Celle qui m’a mordu jusqu’au sang et griffé à fond ?


— Ouais. Celle-là.


— Bah, elle a commencé à vomir alors qu’elle était allongée sur le dos…


— Elle aurait pu en crever ! Comme Jimi Hendrix !


— Ça oui ! Dans une maloca où t’as trente participants et un chaman pas attentif, carrément qu’elle aurait pu en crever.


— Nous on n'était pas nombreux cette nuit-là.


— Ouais, genre six ou sept je crois. Toi et moi compris. Je travaille jamais avec trop de monde d’un coup. On peut pas faire du bon taf si y a trop de monde. Ou alors, faut plusieurs chamans.


— Continue l’histoire.


— Y a pas grand-chose à en dire. Je me suis approché d’elle pour la retourner, et elle est devenue super agressive.


— Elle hurlait à fond, ouais.


— Elle se frappait les parties génitales, super fort, et quand j’ai essayé de prendre ses mains pour la retenir, elle m’a mordu. Puis griffé. Les icaros marchaient pas, et c’est là que je t’ai demandé de me filer ton parfum.


— Celui que tu m’as fait, ouais.


— Normalement, un bon souffle de parfum, ça permet aux gens de se calmer, de reprendre contact avec leur corps. Ça choque, mais ça apaise. L’essence des plantes est aussi dans le parfum, c’est pour ça.


— Mais ça a pas marché avec elle.


— Pfff, pas du tout ! C’était même pire. Alors j’avais pas le choix. J’ai demandé à la Plante de descendre de niveau, encore et encore, petit à petit…


— Ouais, je me rappelle. Je t’entendais chanter “soixante-dix degrés, soixante degrés, cinquante degrés”, au milieu de ton icaro.


— Fallait que l’Ayahuasca baisse la maréacion et quitte son corps le plus vite possible. Cette fille-là, elle pouvait pas gérer…


— Qu’est-ce qui se serait passé si t’avais pas été là ? Si un vrai chaman capable de parler à la Plante comme toi l’avait pas secourue, elle serait restée folle à vie ?


— Nan, je crois pas. Ça arrive jamais avec l'Ayahuasca, que les gens restent bloqués. Mais c’est sûr qu’elle aurait souffert des heures entières, et fait souffrir tout les autres participants aussi, et qu’ensuite, une fois redescendue, elle en aurait gardé un traumatisme. Pire que celui contre lequel elle luttait…


— La pauvre…


— L’Ayahuasca, c’est pas pour tout le monde. Faut que les gens se mettent ça en tête. C’est vraiment, vraiment pas pour tout le monde.


— Mais pour ceux qui le sentent vraiment, ceux qui se sentent appelés, c’est quoi le plus safe ? Trouver un centre qu’a l’air sérieux, qui travaille avec des indigènes, et la tenter quand même ?


— Par les temps qui courent, même les centres les plus réputés et les plus chers peuvent faire de la merde… Le fric et l’ego sont partout… Y en a même quelques-uns qui pratiquent la sorcellerie sur leurs clients, ce qui fait que tu peux même plus faire confiance au bouche à oreille… Tu sais jamais si le mec qui te vante les mérites d’un chaman c’est pas juste un nouvel adepte complètement marabouté ! A la limite, faudrait que des ayahuasqueros comme toi prennent le risque de défricher le terrain pour les autres…


— Ouais, jouer les cobayes, merci.


— Avec les arcanes bien fortes que je t’ai mises, tu risques pas grand-chose.


— Je vais y réfléchir… Mais au sujet de la sorcellerie, tu sais, beaucoup de gens pensent que ça marche seulement si on y croit.


— Bah ils ont qu’à aller se faire attaquer, on verra s’ils y croient toujours pas.


— T’es mauvais !


— Honnêtement, j’aimerais me tromper. Malheureusement, la sorcellerie est réelle, et elle fonctionne même si on n’y croit pas.


— Comment faire si ça nous tombe dessus ?


— Trouver un bon chaman qui te l’enlèvera.


— C’est le serpent qui se mord la queue.


— Eh, on est en Amazonie, chica.


— Tu veux bien me parler de la sorcellerie des plantes ?


— Non. C’est un secret d’initié, et de toute façon j’en sais moi-même juste assez pour l’enlever chez ceux qui en sont victimes, et ça me suffit. C’est pas une voie que j’ai envie de creuser. J’ai choisi l’autre côté, moi.


— D’accord, d’accord… N’empêche que j’aimerais juste dire aux gens qu’une fois, je t’ai vu soigner un mec victime de sorcellerie. Vous étiez plusieurs chamans en fait, cette nuit-là. Répartis dans toute la maloca, qu’était énorme, auprès des différents patients. Je sais pas ce qui s’est passé, mais d’un coup vous avez tous fondu vers le type ensorcelé couché au sol, et vous vous êtes tous mis à chanter comme des malades. Ça veut donc dire que vous avez tous les quatre perçu la même chose. Que c’était pas du flanc, quoi. Qu’est-ce que vous avez vu ?


— Je peux pas te le dire…


— Bon, OK, tout le monde est témoin que j’aurais essayé ! Attends, y a un truc auquel tu peux sans doute répondre : est-ce qu’il y a un risque que les plantes maîtresses aient une emprise négative sur nous ?


— C’est simple. T’as qu’à regarder comment tu fumes.


— Critique pas ma relation au Tabac !


— S’agit pas de critiquer, toi et lui vous faites ce que vous voulez, mais n’empêche. Il me semble qu’en Occident, vous êtes quand même les as de la dégénérescence des rapports entre plantes et humains !


— Mais c’était pas ça la question…


— Je déconne, je l’ai comprise, ta question. Est-ce que l’esprit des plantes peut te manipuler pour que tu serves ses intérêts avant les tiens, c’est ça ? En gros, est-ce que diéter une plante comporte un risque de devenir son jouet ?


— En plein dans le mille !


— La réponse est non. Les plantes n’ont pas besoin de pions humains. Elles étaient là avant nous, et elles seront encore là après. A vrai dire, c’est même nos ancêtres, alors tu sais, on peut déjà considérer qu’elles nous ont manipulés et ont fait de nous ce qu’elles voulaient, dans un sens… En revanche, un lien symbiotique qui sert les intérêts des deux est envisageable, voire souhaitable et souvent même inévitable. Mais c’est une bonne chose.


— Même quand il s’agit de sorcellerie ?


— Confond pas tout. Les plantes ont des mondes obscurs, c’est vrai, mais comme je te l’ai expliqué, ça n’en fait pas des entités mauvaises qui font de toi leur esclave. C’est si toi tu décides de suivre la voie des brujos que ces plantes t’enseigneront comment utiliser leur pouvoir à mauvais escient. Et dans ces cas-là, c’est de ta propre pourriture que tu seras le jouet. Mais c’est pas les plantes qui décident. Bien sûr, elles peuvent fortement te tenter à choisir la voie du pouvoir facile, celui de la magie noire, et c’est vrai qu’au début de ton initiation, des entités malignes se présentent à toi en te faisant miroiter le pouvoir que tu pourrais avoir sans devoir te charger du fardeau de guérisseur, qui requiert de nombreux sacrifices. Et beaucoup d’entre nous cèdent à la tentation. Le problème, c’est que le pouvoir n’est rien. Il se retourne toujours contre celui qui croit le diriger. Quand tu lui cèdes, ne serait-ce qu’une fois, tu peux plus inverser les rôles. Tu deviens son esclave et les voies du véritable savoir te sont à jamais refermées. Au fond, c’est comme tout le reste dans la vie. Tu ne fais que recevoir ce que tu souhaites. Alors à toi de faire gaffe, quoi.


— De mon côté, je trouve que diéter des plantes maîtresses régulièrement est une aide fabuleuse pour évoluer super vite tout le long de ta vie !


— Ouais, mais c’est parce que toi, ce qui t’intéresse, c’est de te métamorphoser en permanence. Espèce de serpent ! Le seul pouvoir qui te plaise, c’est celui que t’as sur toi-même.


— Je veux mon neveu !


— Dans ces cas-là, oui, les plantes sont des alliées géniales !


— J’ai l’impression que je peux compter sur elles à chaque étape clé de ma vie. Et même que c’est elles qui m'appellent pour travailler avec moi !


— C’est le cas, ouais. Mais tu commences à avoir de la bouteille, c’est pour ça.


— Sans compter qu’elles sont drôlement douées pour attiser l’inspiration !


— Tous les artistes te le diront, et nous les premiers. En tant que peintre, ça me fait exactement le même effet…


— Bon allez, encore quelques petites questions bien ésotériques, et je te fous la paix.


— Je t’écoute.


— Voilà, certaines personnes considèrent qu’avoir recours aux plantes pour changer de mode de conscience, c’est de la couille en boite. Genre, un vrai pratiquant des choses spirituelles ne devrait pas avoir besoin de psychotropes. Qu’est-ce que t’en penses ?


— Déjà, je vois pas trop pourquoi comparer les expériences entre elles. Ce que tu peux vivre en méditant ou en prenant de l’Ayahuasca, c’est deux trucs différents, même si ça touche à la conscience et que certains territoires découverts peuvent se croiser. Ensuite, c’est encore une fois une vision que les indigènes ne partagent pas. A partir du moment où tu considères la nature comme une partie de toi et toi comme une partie de la nature, ingérer des plantes, psychotropes ou non, revient à communier avec toi-même. Et pour finir, la transe, ça fait partie de nous. Peu importe la manière dont on y accède. Dans le monde des plantes, y a différentes entités, bonnes et mauvaises, c’est vrai, mais c’est pas pour autant que tu vas forcément te perdre en route en les consommant. Tout réside dans l’intention avec laquelle tu fais les choses. Si ton intention est pure, le voyage sera sain, c’est tout. Pas besoin de chercher plus loin.


— Et justement, vous possédez une carte, vous, les chamans, pour vous diriger dans le monde invisible ? Une carte des autres dimensions ?


— Ouais, on en a une. Mais chacun a la sienne, qui peut légèrement différer de celle des autres sur certains points et se recouper avec sur d’autres. Parce que ça dépend de tes spécialités, des alliés avec qui t’as de grosses affinités, et qui t’emmèneront donc plus loin dans leur monde. Regarde, c’est comme pour les esprits : la plupart d’entre nous s’accordent sur leur apparence. T’as le doctorcito sin cabeza de l’Ayahuma, le grand mec ténébreux du Tabac, l’abuelita de l’Ayahuasca… Mais parfois certains d’entre eux se présentent à nous sous une autre forme, on sait pas trop pourquoi. Pour que ça résonne plus, sans doute. Eh ben, c’est pareil pour la carte et le territoire qu’elle désigne. On sait dans quel monde on est, à quel niveau, dans quelle dimension du cosmos, mais ça sera pas forcément pareil pour chaque chaman.


— D’accord. Allez, dernière ligne droite ! La télépathie et la physique quantique !


— Oh, putain…


— J’ai gardé le meilleur pour la fin.


— Je te hais.


— On est plusieurs à avoir l’impression de pouvoir communiquer à distance ou influencer la vie de nos amis depuis le Pérou lors d’une cérémonie. C’est possible, ou c’est juste des histoires que se raconte notre connard d’ego ?


— C’est possible, mais ça implique qu’y ait dès le départ un lien très fort avec ces amis de l’autre côté du monde. C’est d’ailleurs quelque chose qu’on peut faire même sans Ayahuasca, et que tout le monde a, je crois, déjà plus ou moins expérimenté. Mais c’est surtout un truc qu’on peut faire auprès de soi-même…


— Tu lis dans mes pensées, ma parole…


— Qu’est-ce que je viens de te dire ?


— Alors donc, comme je m’apprêtais à te le demander, mais t’y as déjà plus ou moins répondu… les cérémonies peuvent-elles relier le passé et le futur entre eux, au cœur d’une sorte de résonance… quantique ?


— Évidemment, mais comme ta question l’insinue, les cérémonies ne créent rien, elles ne font que révéler, tout simplement parce que l’Ayahuasca te relie à cette dimension de toi qui est immortelle, donc hors de l’espace-temps. C’est d’ailleurs sur ça que joue la véritable guérison. Celle qui fait que des patients atteints du cancer parviennent à se soigner. Le chaman et son patient remontent dans le passé pour soigner le futur. Et même sans parler de guérison “miraculeuse” comme celle du cancer, y se passe la même chose quand on retourne dans un traumatisme passé pour le guérir dans le futur… Ça paraît dingue, mais c’est ce qui se passe tous les jours avec la vie. Le futur influence le passé. Tu peux même apprendre à avoir des rêves prémonitoires ! En fait, le passé, le futur, ce qu’on appelle la “réalité”... Ça n’a pas de sens dans le monde invisible. Être curandero, c’est être capable de passer de l’un à l’autre, d’aller chercher des informations dans le monde des esprits et s’en servir pour soigner dans le monde des Hommes. Mais tout ça, c’est une seule et même chose. Une seule et même chose, Zoë. Simplement, même en tant que chaman, c’est plus simple d’aller dans le monde des essences pour y voir plus clair. Et c’est génial de le faire découvrir à des gens comme toi, afin qu’ils apprennent à se soigner eux-mêmes.


— Oui, j’ai vraiment remarqué comment l’Ayahuasca et les plantes maîtresses m’ont ouverte à une compréhension différente de moi-même et du monde. C’est beaucoup plus intuitif. Et des concepts qu’avant, je connaissais qu'intellectuellement, donc autant dire pas du tout, j’ai l’impression que maintenant, j’ai vécu leur réalité. L’Amour pur, la Conscience Universelle, l’Infini… L’Unité…


— La médecine a cette capacité de te mettre en contact avec une partie de toi que t’es pas habitué à connaître, à comprendre et à utiliser pour être dans le monde : une sorte de maître intérieur, un soi plus grand, éternel, qui sait déjà tout pour peu que tu oses lui poser les bonnes questions.


— En fait, le véritable pouvoir des plantes, c’est de révéler le tien.


— Oui, car elles te relient à cette dimension de toi aussi vieille que le monde, qui possède suffisamment de sagesse pour t’autoriser à mener ta vie avec ton cœur comme seule boussole, et à devenir créateur de ta propre réalité. Tout ça, c’est une question de conscience.


— Ce que j’ai remarqué aussi, c’est que s’engager dans la voie de la medicina renforce à mort la volonté. Parce qu’elle a été éprouvée maintes et maintes fois au cours des différentes sessions, avec cette intention qu’on émet avant de boire et aussi parce qu’elle a dû faire ses preuves dans la confrontation avec ce qui a émergé. C’est quand même un vrai face à face avec soi-même, qui ne cesse de réaffirmer la décision puissante de rester ferme, tanké au sein de la tourmente et du chaos du corps et de l'esprit, pour aller au bout de ses questionnements.


— Évidemment. Impliquer sa volonté comme ça renforce toute notre attitude, toute notre structure, face à l’existence. On devient acteur, et non plus spectateur. Guerrier plutôt que victime. Créateur plutôt que marionnette. La medicina est une voie royale pour identifier son moteur, ses rêves, accepter ses erreurs, ses errements et ses faiblesses, et enfin trouver sa véritable raison de vivre, sans plus subir l’influence de la société ou de ses propres peurs.


— La véritable liberté, c’est celle qu’on doit acquérir sur son propre esprit.


— Personne n’est un prisonnier ou une victime ou encore une marionnette entre les mains d’un destin tragique. Persister à se voir de cette façon revient à renier notre responsabilité et donc, notre liberté.


— C’est pas une voie facile.


— Mais c’est une très belle voie.


— Bon, ça t’a pas donné soif, tout ça ?


— Tu veux faire une cérémonie ?


— Demande à un aveugle s'il veut voir !


— On se prend de la Cielo ou quoi ?


— Enfoiré de télépathe !

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