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Renaissance psychédélique, le retard français, par Stephan Schillinger

Dernière mise à jour : 21 déc. 2023



Stephan Schillinger est écrivain et conférencier sur le sujet de la spiritualité et de l’expérience psychédélique. Il est l’auteur du livre « La Sagesse Interdite : révélations sur les substances psychédéliques à l’origine des traditions spirituelles » aux Editions Tredaniel, de la série de livres « Par un Curieux Hasard », et de deux autres ouvrages à paraître en 2024 co-écrits avec Olivier Chambon et Balthazar Benadon.


Introduction


Notre civilisation — s’enfermant dans le dogme, d’abord religieux, puis scientifique — est passée de l’enfance (âge des croyances, de l’impuissance face à la nature à laquelle elle se soumet) à l’adolescence (âge de la contestation, de la déconstruction). Pourrions-nous envisager une civilisation adulte, qui prendrait ces deux immatures par la main, imprégnée par la collaboration et l’intégration de ces deux visions du monde comme un seul et unique écosystème ?


La renaissance psychédélique est le lieu d’un jeu de force entre un paradigme scientifique matérialiste, et une approche spirituelle et transpersonnelle fondamentale et constitutive de l’humain, symptôme probable d’un sursaut spirituel de l’humanité contre la fin annoncée de notre civilisation[1]. Cette renaissance fait l’objet d’une double impulsion, et porte en elle le catalyseur d’une révolution civilisationnelle, comparable à la découverte du feu, de l’écriture, ou à celle annoncée concernant l’intelligence artificielle.


L’humanité est historiquement le théâtre de cette éternelle lutte entre plusieurs axes polarisés, particulièrement bien illustrée en France, où le domaine psychédélique en est tout particulièrement l’objet. L’un de ces axes est illustré par la dynamique entre science et spiritualité, pouvant chacune dériver vers son dogmatisme propre. La balance planétaire a nettement penché depuis quelques siècles vers une méthode scientifique à fort penchant matérialiste[2], jusqu’à caresser dangereusement son excès, qui dans le cas présent, prend le nom de scientisme[3].


Nous sommes toujours au moyen-âge de demain, et la science matérialiste est à l’humanité ce que l’inquisition était pour elle au moyen-âge : une posture démesurée et biaisée. L’exclusion de la dimension spirituelle ou transcendantale — qui est un aspect fondamental de la santé selon l’OMS[4] — est de nature aussi destructrice et délétère que le dogmatisme religieux. Comme je l’explique plus en détail dans La Sagesse Interdite[5], l’institution religieuse a été remplacée, par une institution matérialiste, dont la posture tout aussi dogmatique dans son fonctionnement quasi-clérical est issue d’une réaction traumatique.


La tentative d'une certaine communauté scientifique et universitaire — et originellement de ceux qui la finance — de mettre la main sur le sujet psychédélique, sans la prise en compte de sa dimension psycho-spirituelle et transcendantale, aura pour effet les mêmes conséquences que celle que nous déplorons lorsqu’il s’agit de crise écologique — dans son acception la plus vaste — en tant qu’érosion d’un écosystème.


C’est précisément cette dimension-là, qui a été violemment réprimée par les successives « guerres contre la conscience »[6], subies par l’humanité au cours de son histoire, de la destruction des Cultes à Mystères au IVème siècle, à la War on Drugs planétaire de l’administration Nixon des années 70, en passant par l’éradication du chamanisme européen — que l'Eglise nomme alors sorcellerie — au Moyen-Âge. Il s’agit de la répression millénaire de l’utilisation sacrée, mystique et spirituelle de ce que l'on appelle des substances enthéogènes[7], qui dans son essence contrevient aux projets totalitaires et coercitifs.


Si l’approche scientifique est indispensable, le péril auquel la renaissance psychédélique est confrontée provient de la tentative de réduire l’influence de ces substances à des interactions strictement neurochimiques, ceci en faveur quasi-exclusive du secteur pharmaceutique, en minimisant voire en niant l’importance et l’impact des dimensions de l'être auquel elles nous relient


1. La renaissance psychédélique : entre réductionnisme aliénant [8] et réveil civilisationnel.


La conscience est pour la science un « hard problem » qu’elle ne parvient pas à « expliquer ». Malgré une relative intersubjectivité quant à la nature de la conscience, elle ne parvient pas à décrire sa qualité et sa nature. Albert Hofmann lui-même écrit que celle-ci échappe à une définition scientifique, car on a besoin de la conscience pour réfléchir à ce qu'est la conscience, et qu'elle ne peut en aucun cas être décrite que comme le centre mental réceptif et créatif de la personnalité humaine. Le paradigme scientifique actuel, matérialiste et réductionniste, tend donc à la réduire à des interactions mécanistes et moléculaires prenant leur source dans le cerveau.


Plus nous sommes curieux, moins nous sommes exclusifs et dogmatiques, plus nous pouvons saisir l'étendue et l'implication de l'expérience psychédélique. Les psychédéliques agissant sur la conscience, primat absolu de toute réalité, l’enjeu de cette renaissance est infiniment plus grand que la santé mentale.


Il s’agit de la possibilité d’une révolution des consciences à l’échelle planétaire, impliquant un inversement de la pente vers laquelle notre civilisation sombre[9]. Nous pouvons par exemple trouver ce basculement de conscience chez les humains qui deviennent parents, chez ceux qui atteignent l'éveil, chez les personnes découvrant qu’elles sont atteintes d’une maladie incurable, où qui quittent brutalement un emploi salarié pour embrasser une passion. Ce qui est ici en jeu, c'est la possibilité d’un accouchement, d’une catharsis civilisationnelle ouvrant la porte à un futur différent que l’inévitable dystopie en gestation.


Permettez-moi un peu d’ironie ici... Il y a deux moyens d'éviter cet éveil collectif, cette sortie du tunnel qui mène à un précipice. Le premier consiste à interdire les psychédéliques, tandis que le second consiste à promouvoir leur contrôle par des institutions dont les valeurs sont précisément celles qui nous ont conduits à cette situation. Pour assurer le succès de ce scénario orwellien, il est essentiel de supprimer de la conception populaire de l'expérience psychédélique sa dimension spirituelle. Celle de laquelle l'humanité s'éloigne depuis des siècles. Il serait également nécessaire de supprimer la notion de transcendance, la connexion à quelque chose de plus grand, non-mesurable. De supprimer l’accès à tout ce qui se situe au-delà de la matière et de l'approche réductionniste d'une existence dont le seul objectif serait alors de produire et de consommer. Une approche qui alimente ainsi les institutions qui ne servent pas le Vivant, ontologiquement axées sur leur propre survie, plutôt que sur l'émancipation de l'individu et la libération de conditionnements délétères. Interrogeons-nous ici, sur ce que nous penserions d’un parent, qui refuserait de faire en sorte que son enfant grandisse, et soit indépendant, le maintenant dans un état de dépendance, morale, financière, et idéologique.


Il existe cependant une autre voie, celle de la dépénalisation pure et simple, sous le prisme de la reconnaissance de l’utilisation des enthéogènes, spirituelle et traditionnelle, comme constitutive et inaliénable des droits de l’homme. Et non pas comme des médicaments légiférés par des autorités étrangères à leurs dimensions constitutives et prééminentes.


Il m’a récemment été reproché par une des plus grandes fondations en matière de psychédéliques l’utilisation du mot enthéogène[10]. C’est pourtant ce même mot (cité dans plusieurs milliers publications scientifiques) qui est très précisément à l’origine même de la vague déferlante de la légalisation aux Etats-Unis : la reconnaissance de l’usage spirituel et traditionnel[11].


Cette tentative de réduction de l’expérience psychédélique, à tropisme européen et particulièrement franco-français (dont j’explorerai les raisons plus bas), consiste à la réduire à un sujet de santé mentale, à tendance mécaniste. Si bien que certaines entreprises travaillent aujourd’hui à supprimer l’effet psychédélique des molécules, parfois classé comme « effets indésirables ».


Si ces molécules pouvaient guérir les troubles mentaux sans permettre une certaine émancipation de l’ignorance écologique, des structures hiérarchisantes, du consumérisme, et du conformisme, cela constituerait — pour les institutions régulatrices soumises à des exigences de croissance et de maintien d’ordre public — un idéal soutenant la tendance totalitaire que la civilisation est en train d’emprunter.


Nous avons donc urgemment besoin, et tout particulièrement en France, davantage d’interdisciplinarité sur le sujet, notamment en faisant une plus grande place à la psychothérapie et la spiritualité, ainsi qu’au pont entre ces deux champs, notamment incarné par la psychologie transpersonnelle[12]. Il s’agit de sortir d’une logique consistant à considérer une molécule comme un remède miracle, procédant uniquement d’interactions neurochimiques — bien que dans certains cas ils favorisent la neurogénèse[13].


L’expérience psychédélique s’inscrit dans un système de causes et de conséquences qui dépassent de loin la posture réductionniste actuelle, car ils donnent accès et une réalité, et à des dimensions non mesurables, et non conceptualisable par le paradigme scientifique ou universitaire actuel[14].


2. Les deux mouvements à la source de la renaissance psychédélique.


La renaissance psychédélique est portée par deux mouvements. Le premier, animé par des intérêts pharmaceutiques et donc financiers est le symptôme d’une société se distanciant de la nature et de sa dimension spirituelle. Ce premier mouvement considère les psychédéliques de la même manière que la société perçoit les médicaments. Comme ayant une action mécanique, strictement neurochimique, où nous prendrions ce qui est alors réduit à une simple molécule, comme nous prendrions un cachet d’aspirine pour un mal de tête. Prenons pour exemple la manière dont la plupart des études scientifiques sur les psychédéliques sont conduites. Afin d’extraire des conclusions sur des résultats et des propriétés mesurables au sujet desdites molécules, les protocoles sont exempts de toute considération sur la nature et l’impact de l’accompagnement, de l’environnement et de l’intention des sujets. On teste la substance indépendamment de toute variation de Set & Setting, fondamentalement constitutive et indissociable de l’expérience, de ses qualia, et de sa nature. Il s’agit d'un simulacre de re-création de consommation de substances, hors de la notion de cadre, empiriquement développée depuis des millénaires, par des cultures dont les pratiques s'apparentent à de véritables technologies de l'esprit.


Le second mouvement, lui, est porté par l’utilisation et la considération spirituelle des enthéogènes, dont ils sont indissociables. C’est cette dimension-là, ce mouvement, qui est à la source de la vague de légalisation aux Etats-Unis[15], constituant les prémices de la renaissance actuelle. Il s’agit de la reconnaissance officielle de la dimension culturelle et sacrée à laquelle nous convoque l’expérience psychédélique — alors qualifiée d’enthéogène — comme inaliénable de l’existence humaine, et constitutive des droits de l’homme.


Ce second mouvement peut être vu comme le symptôme du sursaut archaïque d’une espèce et d’une société, qui réalise consciemment et inconsciemment les limites et l’urgence de la situation de danger dans laquelle elle se trouve ; d’un système au bord du gouffre entraînant potentiellement avec lui toute une biosphère. Quand une société approche de la falaise, comme un organisme qui caresse sa fin, un animal qui se sent mourir, émerge depuis l’insondable profondeur de celui qui ouvre les yeux, le sursaut d’un désir archaïque. Une impulsion viscérale de renouer avec le signifiant, le congruent, le sacré, le tribal, le transcendant. Dans le corps, dans la chair, dans le coeur, dans la présence pure, au delà des normes constitutives de son déclin. De ce réflexe de survie découle un syncrétisme de ce que l’humain connaît de plus sacré — tantra, chamanisme, méditation, mysticisme, tribalisme, sexualité, psychomagie —, une singularité qui permet à l’adepte de transcender ses filtres cognitifs. Lui offrant une expérience qui permet de regarder sa chute avec une infinie confiance en cette transmutation qui l’attend.


Isoler des substances de leur environnement pour évaluer leur impact indépendamment de leur contexte d’utilisation est conforme à la méthode scientifique, et cela n’est pas vraiment critiquable en soi. Ce qui est davantage questionnable est le fait que les conclusions seront considérées comme « vraies » pour établir une nouvelle utilisation exempte de ses constitutifs contextuels empiriques et millénaires, contenus dans les traditions enthéogènes.


La tradition… est juste une tradition. S’en extraire est à mon sens aussi délétère que de l’ériger au rang de dogme. Confiner l’expérience psychédélique au chamanisme ou aux religions dont elle était — à leur stade protéiforme — au centre, est à mon sens aussi grave que d’exclure le chamanisme et les traditions spirituelles du débat ou de la question psychédélique. Ce serait dans le premier cas retomber dans les mêmes travers idéologiques ayant mené à la suppression de l’utilisation des psychédéliques, et dans le second cas éluder des milliers d’années d’empirisme, d’exploration de cosmogonie, de cartographie, de connaissance et de savoirs ancestraux, sur les principaux outils permettant justement ces découvertes et avancées historiques de la civilisation.


Un paradigme scientifique peut être défini comme un ensemble de croyances, de valeurs et de pratiques qui orientent la recherche scientifique dans un domaine spécifique, influençant considérablement les méthodes utilisées et les interprétations des résultats. « Une grande partie de la littérature scientifique, sans doute la moitié, pourrait être tout simplement fausse. Affligée d’études avec des échantillons réduits, d’effets infimes, d’analyses préliminaires invalides et de conflits d’intérêts flagrants, avec l’obsession de suivre les tendances d’importance douteuse à la mode, la science a pris le mauvais tournant vers les ténèbres[16] », avoue le rédacteur en chef de The Lancet, référence mondiale de la revue scientifique.


L’approche strictement scientifique et matérialiste s’avère dans le cas des enthéogènes dangereusement réductrice. Le sujet est aujourd’hui majoritairement porté par son étude sous le prisme de la pharmacologie et de la psychiatrie, excluant de facto ses constituants fondamentaux et indissociables englobés dans le champ transpersonnel. La spiritualité, en tant qu'expérience subjective et liée à la dimension intérieure de l'être humain, échappe par nature aux méthodes de la science matérialiste. Les domaines de recherche interdisciplinaires tels que la psychologie transpersonnelle, la neurothéologie, la noétique et la recherche sur les expériences mystiques explorent les aspects spirituels de l'expérience humaine à travers des méthodes rigoureuses. Ces domaines émergents contribuent à reconstruire le pont brûlé — par les dogmes, d’abord religieux puis scientistes et matérialistes — entre la science et la spiritualité.


Étudier puis réguler les psychédéliques sous le seul prisme de la méthode scientifique matérialiste, est comparable à ce que serait une régulation des arts, du sexe, de la gastronomie par cette même autorité. A titre d’exemple, cela reviendrait à réduire l’art pictural à de la chromatographie, à réduire la gastronomie à de la nutrition, à réduire la poésie à de la grammaire, à réduire l’acte sexuel à sa simple fonction reproductrice.


C’est en cela que la renaissance psychédélique souffre d’un déséquilibre délétère en reléguant les psychédéliques au rang de médicament et de leurs interactions moléculaires, délaissant la dimension holistique de l’être humain, qui est un ensemble de considérations non mesurables, non quantifiables, enchevêtrées avec d’autres dimensions, dont notre corps et notre esprit est un nexus. Cela consiste à perpétuer la logique consumériste, matérialiste et capitaliste, qui nous a mené à la situation critique où l’humanité se trouve aujourd’hui.


3. La corrélation significative entre dimension thérapeutique et dimension mystique


Dans une revue systématique[17] de 2022, sur 12 études de thérapie psychédélique concernant l'association entre l'expérience mystique et la réduction des symptômes (détresse liée au cancer, troubles addictifs, troubles dépressifs) 10 d’entre elles ont établi une association significative de corrélation, de médiation et/ou de prédiction. L'association entre l'expérience mystique et le résultat thérapeutique a été affirmée par la plupart des études cliniques de cette revue systématique. L'expérience mystique était un prédicteur significatif de l'amélioration des résultats dans plusieurs études.[18]


Dans une étude de 2006, « la psilocybine a augmenté les mesures d'expérience mystique. À 2 mois, les volontaires ont évalué l'expérience de la psilocybine comme ayant une signification personnelle substantielle et une signification spirituelle, et ont attribué à l'expérience des changements positifs soutenus dans les attitudes et le comportement. »[19]


Dans une étude de 2023 regroupant 985 participants « le groupe qui a eu les expériences les plus perspicaces et mystiques et les expériences les moins difficiles a montré le plus d'avantages en termes de rémission des symptômes d'anxiété et de dépression et d'autres avantages plus durables pour leur vie ».[20]


4. Le retard français


On m’interroge souvent, que ce soit lors de mes interventions en France ou à l’étranger, sur les raisons possibles du retard français sur le sujet psychédélique, que les sociétés psychédéliques étrangères regardent avec une certaine interrogation. Il provient selon moi d’un biais culturel et historique qui puise sa source dans une méconnaissance et une profonde confusion entre le sujet spirituel et transpersonnel d’un côté, et le dogme religieux et sectaire d’autre part. Une confusion si profonde, dont la France est une représentation si particulière, qu’elle a été épinglée par la Ligue des Droits de l’Homme sur ses positions liberticides sur la notion de dérive sectaire, au détriment de la liberté de conscience, souvent décrite comme « second pilier de la laïcité ».


Le sujet des psychédéliques n’étant pas étranger aux dimensions qu’explorent la psychologie transpersonnelle, cette position réductrice et superficielle qui consiste à jeter l’être vivant de la transcendance avec l’eau du bain qu’est la dérive dogmatique des religions et des sectes, contribue aux causes d’un retard proche des pays totalitaires — celle que cette position française cherche justement à dénoncer.


C’est toute la question des limites de la liberté individuelle, à travers l'articulation entre le droit de disposer de son corps et celui de l'Etat à « contrôler, au travers de l'application du droit pénal général, les activités préjudiciables à la vie et à la sécurité d'autrui »[21]. Au sein de ce contexte, la préservation de l’individu face à ses propres choix de vie présentés comme risqués appelle des réponses qui s'appuient sur deux cadres philosophiques et moraux opposés : le modèle de l'autonomie, souvent associé à la tradition de l'individualisme anglo-saxon, et un modèle plus protecteur, attribué à la conception continentale[22]. Le premier modèle considère la volonté individuelle comme le fondement du tissu social et du contrat social. Par conséquent, les pouvoirs de l'État y sont limités et restreints par les libertés dont les individus jouissaient avant de faire partie de la société. L'État intervient alors pour réguler le jeu social et garantir les libertés de chacun, mais pour le reste, les autorités publiques se limitent à une réserve prudente dès lors que l'individu ne prend des décisions qui ne concernent que son propre destin.


Le nécessaire combat contre les totalitarismes — ceux historiquement subis, et ceux qui nous menacent encore — empreint du traumatisme résultant d’une histoire française marquée par le rationalisme et l'intellectualisme nous confinerait-il aux mêmes excès par l’exclusion de la dimension spirituelle et des pratiques transpersonnelles ?[23]


Dans un rapport sur la liberté religieuse en France, les États-Unis critiquent la liste des sectes du rapport parlementaire en raison de l'absence de procédure contradictoire[24]. Plusieurs critiques seront formulées contre la politique française après le vote en 2001 de la loi About-Picard, jugée contraire aux libertés garanties par la Convention européenne des droits de l'homme ; l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe demande en 2002 au gouvernement français de revoir cette loi.[25]


La France s’appuie notamment sur des positions scientifiques du champ psychiatrique, enclin à une propension à la pathologisation de l’expérience mystique, confinant à une certaine stigmatisation de toute pratique spirituelle quand elle ne s’inscrit pas dans une religion institutionnelle. La France, culturellement soumise au même prisme scientifique à tendance matérialiste, serait-elle soumise à un biais de confirmation en s’appuyant sur un dogme psychiatrique que, de fait, elle contribue à entretenir ?


Confier l’expérience psychédélique — sa régulation, sa pratique et son encadrement — uniquement au corps psychiatrique ou médical reviendrait à confier la question spirituelle à un clergé, dépositaire d’une manière de voir le monde servant davantage l’institution qui les nourrit, que l’humain et ses droits fondamentaux. Ceci au risque de voir l’expérience instrumentalisée et amputée de son essence mystique et transcendantale et sa capacité à nous émanciper des dogmes qui nous ont menés à avoir aujourd’hui besoin de tels déconditionnements. La scène psychédélique française, et ses divers acteurs issus des deux tendances, ne fait pas exception à la coloration culturelle et traumatique du pays auprès duquel elle souhaite se faire entendre. C’est pourquoi j’appelle de tous mes vœux, et ce depuis plusieurs années, à un rapprochement des acteurs les plus influents, visant à unir les efforts, ressources, et conceptions.


Conclusion


Dans un monde glissant sur une dangereuse pente orwellienne, la plus grande menace pour les institutions tendant vers un hypercontrôle, est le caractère émancipatoire de l’expérience spirituelle et transpersonnelle que peut procurer l’expérience psychédélique. Ce qui peut expliquer la tentative de mainmise institutionnelle sur ces molécules, dans leur tentative de patenter ou breveter la nature, allant jusqu’à même tenter d’en soustraire la dimension psychédélique elle-même, et de les dispenser selon un protocole réductionniste par un champ psychiatrique enclin à une pathologisation de l’expérience spirituelle.


Le défi auquel nous sommes confrontés aujourd'hui est de trouver un équilibre entre la rigueur scientifique et la profondeur spirituelle. La communauté psychédélique peut reconnaître que la science seule ne peut pas répondre à toutes les questions et ne peut pas englober la profondeur et la richesse de l'expérience humaine. Il devient essentiel, à la lumière des enjeux auxquels l’humanité est confrontée, d'embrasser une approche plus inclusive et interdisciplinaire qui intègre les dimensions scientifiques, spirituelles et transpersonnelles de notre existence.


La renaissance psychédélique nous rappelle que la conscience ne se limite pas à des processus neurochimiques et à des mécanismes physiques, mais qu'elle englobe également des aspects ineffables et subtils de la réalité. Cette renaissance n'est pas simplement une quête individuelle de transcendance, mais aussi un appel à une transformation collective de notre civilisation, mettant en évidence l'importance de reconsidérer notre relation avec la nature, notre compréhension de la conscience, le lien avec le transcendant. Elle nous invite à reconnaître la dimension sacrée de la réalité et à rétablir un lien plus harmonieux avec notre environnement.


Une approche holistique, qui intègre les connaissances scientifiques avec les enseignements spirituels millénaires et les disciplines transpersonnelles, nécessite une ouverture d'esprit et une remise en question des dogmes et des croyances établies. Il devient essentiel d'explorer de nouvelles voies de recherche et de dialogue entre les différentes disciplines scientifiques et les traditions, afin de rétablir le pont brûlé entre science et spiritualité.


« Je partage la conviction de beaucoup de mes contemporains que la crise spirituelle qui imprègne toutes les sphères de la société industrielle occidentale ne peut être corrigée que par un changement dans notre vision du monde. Nous devrons passer de la croyance matérialiste et dualiste que les gens et leur environnement sont séparés, vers une nouvelle conscience d'une réalité englobant tout, qui embrasse l'ego, une réalité dans laquelle les gens ressentent leur unie avec la nature animée et toute la création. » — Albert Hofmann


Enfin, sur un ton plus poétique, il se peut que le courant matérialiste qui porte le mouvement psychédélique ne soit que la tentative déguisée du vivant, de la nature, qui tente reprendre ses droits…


Reprendre ses droits… avec une lenteur extrême, sur le paradigme à conquérir, lentement sans l’effrayer, le contaminant lentement, très lentement, dans son essence, que le scientiste, le matérialiste, le réductionniste, se refuse encore de reconnaître par peur de voir son édifice identitaire s’effondrer.


Une lente contamination par le vivant sur sa création peureuse et gesticulante, comme une mère caresserai la tête de son enfant pour l’endormir, endormir ses peurs et son mental, le vivant à travers ces « médecines » enthéogènes qui sont beaucoup plus que des médecines, tente de guérir la dérive civilisationnelle en cours…


Car c’est dans l’acte profond de connexion, à soi, puis à l’autre, qui n’est qu’un miroir, que réside la possibilité de nous vivre plus… c’est en cela que réside ce qui nous permet de nous détourner des mondanités, des médias, de la culture dominante, capitaliste et consumériste.


Cette dernière nous aura fait croire que c’est demain, que c’est un autre, pas toi, pas lui, pas elle, pas moi, mais que ce sera mieux si tu deviens ceci ou cela, en tout cas surtout pas ici, ni maintenant, mais plus tard et ailleurs.


Ce mouvement du vivant nous raconte que nous avons moins besoin de profit que de nous coucher dans l’herbe, moins besoin d’une carrière que d'un arbre autour duquel s’enlacer, moins besoin de croissance que de présence, moins besoin de lois liberticides que de faire l’Amour.

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[1] Human and nature dynamics (HANDY): Modeling inequality and use of resources in the collapse or sustainability of societies, Safa Motesharrei, Jorge Rivas, Eugenia Kalnay, Ecological Economics, Volume 101, May 2014, Pages 90-102 [2] Le matérialisme est un système philosophique qui soutient non seulement que toute chose est composée de matière mais que, fondamentalement, tout phénomène résulte d'interactions matérielles, y compris l'esprit et la conscience. [3] Opinion philosophique, de la fin du xixe s., qui affirme que la science nous fait connaître la totalité des choses qui existent et que cette connaissance suffit à satisfaire toutes les aspirations humaines. [4] Spiritual health, the fourth dimension: a public health perspective – World Health Organization Journal of Public Health | January-March 2013 [5]La Sagesse Interdite : Révélations sur les substances psychédéliques à l’origine des traditions spirituelles, Stephan Schillinger, 323p. Editions Vega, 2022.

https://www.curieuxhasard.com/sagesseinterdite [6] Terme originel de War on Consciousness, de l’auteur Graham Hancock [7] Le terme « enthéogène » est construit à partir du grec, ἔνθεος (entheos) qui signifie « inspiré, possédé, rempli du divin » et γενέσθαι (genesthai) signifiant « devenir ». Ainsi, un enthéogène est une substance qui est la cause d'une inspiration, d'une sensation ou d'un sentiment à connotation spirituelle ou divine. [8] Erich Fromm utilisait l'adjectif "aliénant" pour décrire ce processus de déconnexion entre l'individu et sa propre humanité, où l'homme devient un étranger à lui-même et à son potentiel créatif et épanouissant. [9] https://reporterre.net/Dennis-Meadows-Il-y-a-deux-manieres-d-etre-heureux-avoir-plus-ou-vouloir-moins [10] Le terme « enthéogène » est construit à partir du grec, ἔνθεος (entheos) qui signifie « inspiré, possédé, rempli du divin » et γενέσθαι (genesthai) signifiant « devenir ». Ainsi, un enthéogène est une substance qui est la cause d'une inspiration, d'une sensation ou d'un sentiment à connotation spirituelle ou divine. [11] https://doubleblindmag.com/what-does-entheogen-actually-mean/ [12] Elle intègre les apports théorico-conceptuels des autres courants de la psychologie en y ajoutant sa spécificité psycho-spirituelle, et en prenant en compte des traditions spirituelles comme le bouddhisme, le taoïsme, etc. En France, la psychologie transpersonnelle a du mal à s'imposer comme un courant fort de la psychologie et est absente des enseignements universitaires du fait de sa posture qui intègre clairement la dimension spirituelle de l'humain. Grof définit la psychologie transpersonnelle comme « une discipline visant à faire une synthèse de la spiritualité authentique et de la science ». L'approche transpersonnelle dénonce l'impasse de l'actuel paradigme scientifique (matérialiste) et prône l'émergence d'un nouveau paradigme. [13] N,N-dimethyltryptamine compound found in the hallucinogenic tea ayahuasca, regulates adult neurogenesis in vitro and in vivo Jose A. Morales-Garcia, et al. - Translational Psychiatry volume 10, Article number: 331 (2020) [14] A Model for the Application of Target-Controlled Intravenous Infusion for a Prolonged Immersive DMT Psychedelic Experience, Front. Pharmacol., 14 July 2016, Sec. Neuropharmacology, Andrew Gallimore, Rick Strassmann. [15] https://www.leafly.com/news/politics/where-are-psychedelics-legal-or-decriminalized-in-the-us [16] https://criigen.org/un-aveu-choquant-de-lediteur-de-the-lancet/ [17] Travail de collecte, d'évaluation critique et de synthèse des connaissances existantes sur une question donnée [18] Psychédéliques, expérience mystique et efficacité thérapeutique : une revue systématique - Kwonmok Ko et al., 2022 [19] Psilocybin can occasion mystical-type experiences having substantial and sustained personal meaning and spiritual significance R. R. Griffiths et al. 2006 [20] Nikolaidis, A., et al. (2023) Subtypes of the psychedelic experience have reproducible and predictable effects on depression and anxiety symptoms. Journal of Affective Disorders. [21] Selon la formule de la CEDH, dans son arrêt du 29 juillet 2002, Pretty c/ Royaume-Uni, requête n° 2346/02, §74. [22] D. Roman, " A corps défendant, la protection de l'individu contre lui-même ", in Recueil Dalloz 2007, p. 1284. [23] https://www.reuters.com/article/ofrtp-france-sectes-20090519-idFRPAE54I0KM20090519 [24] (Les sectes, Nathalie Luca, PUF 2011) [25] (Résolution 1309 (2002) Liberté de religion et minorités religieuses en France [archive] sur le site du Conseil de l'Europe)

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