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Accompagner le voyage psychédélique : qui est légitime ?

Dernière mise à jour : 21 déc. 2023



J’ai le souvenir d’un bouquin que j’avais parcouru il y a quelques années, dont le sujet était l’art et la manière de concevoir des sushis. Lorsqu’il était question de la sélection des poissons, les recommandations prodiguées disaient à peu près ceci :

« Lorsque tu te rends chez le poissonnier, inspecte ses yeux comme ceux de ses poissons : si les uns ou les autres s’avèrent torves, troubles ou embrumés, mieux vaut passer son chemin. »

Un conseil à répliquer dans de multiples situations, y compris lorsqu’il est question d’accompagnement psychédélique. À la suite de mes premières expériences, quand j’ai fait mes premiers pas dans les communautés psychédéliques françaises, j’ai été frappé par la variété de personnes qui y évoluaient : teufeurs, psychiatres, artistes, chamanes, neurologues, amateurs de stupéfiants, entrepreneurs, neuro atypiques, scientifiques, spirituels, personnes en souffrance, aspirants en sorcellerie, romanciers et praticiens de l’ésotérisme, pour ne citer que les profils les plus visibles.

Un mélange d’individus de tous les âges et de toutes les strates sociales qui, en dépit de différences qui auraient rendu le dialogue impossible n’importe où ailleurs, se réunissaient autour de l’exploration de la conscience avec une soif inextinguible de conversation.

Et parmi les nombreux sujets fréquemment évoqués dans ces cercles psychonautes, revenait la question de l’initiation et de l’accompagnement d’autres personnes dans le voyage psychique auquel une certaine famille de plantes, de champignons et de molécules donne accès.

On avait tous un ami, un oncle, une grand-mère parfaitement ignorants de l’existence de cette possibilité et dont on imaginait sans mal le bénéfice qu'elle pourrait apporter à ces personnes.


Se faire accompagner sans risques

Alors ces dernières années, on a vu poindre de plus en plus de comptes rendus de trip sitting improvisés, on a regardé comment s’y prenaient les curanderos traditionnels, on a pris connaissance de l’existence de centres plus ou moins confidentiels permettant l’accès à ce genre d’expérience, ainsi que des états et des pays qui progressivement, en reconnaissant l’intérêt thérapeutique de ces substances, finissaient par en dépénaliser l’usage.

De nombreuses expériences, de nombreuses approches et de nombreuses perspectives qui s'accompagnent, il faut bien le dire, de nombreuses dérives.

Des dérives qui dans les meilleurs cas prennent la forme d’encadrements insuffisants, dans les pires, de coercition et de phénomènes d’emprise appuyés par le pouvoir de ces substances.

Des dérives qu'on a déjà évoqué à plusieurs reprises, et qui font s’interroger les communautés psychédéliques françaises : qui sont les personnes légitimes à en accompagner d’autres dans les expériences auxquelles ces substances donnent accès ? À ce jour, malgré l’intérêt grandissant porté aux psychédéliques sous nos latitudes, il n’existe pour eux aucun cadre législatif. Ainsi, quiconque souhaite accéder à un espace sécurisé pour vivre son voyage s’expose à (grossièrement) deux options.

La première : disposer des quelques centaines ou milliers d’euros nécessaires à l’achat d’un billet d’avion ainsi que d'une place dans un centre prévu à cet effet, dans les pays souvent éloignés qui les autorise.

La seconde : mettre un pied hors de la légalité, avec tous les risques que cela implique : substances de piètre qualité, encadrements insuffisants et/ou inadéquats et surtout, abus fréquemment rapportés : abus financier, abus de pouvoir, abus sexuel. Et malheureusement, en la matière, ça n’est pas chose rare.

Bien entendu, les choses évoluent. Les regroupements de psychonautes visant à prodiguer de l'information et du soutien grandissent à vue d’oeil, cette année a vu paraître le premier manuel français de réduction des risques ainsi que les premières propositions de formations à l’accompagnement mais pour l'heure, l’expérience psychédélique demeure un far west dans lequel ses acteurs font office de pionniers. Peut-être existe-t-il un goût pour la chose ?

Pour certains, c’est précisément le franchissement du cadre légal qui constitue une aventure, et qui confère un caractère exotique et héroïque à cette expérience. Mais pour d’autres, qui n'ont que faire de l'héroïsme, qui font appel à ces substances pour soigner une souffrance, ce même franchissement constitue un danger qui n’a rien d’exaltant. Lorsque la démarche est thérapeutique, la dernière chose dont on a besoin, c’est du lot de prédateurs nichés dans l’absence de cadres législatifs afin de tirer parti de la vulnérabilité et de la suggestibilité qu’elles induisent.

À la Gazette, nous avons déjà abordé la question des véritables dangers de l'expérience psychédélique (ici par exemple), et nous aurons l'occasion d'y revenir, mais en l'état, ça n’est probablement pas ce petit article qui apportera une réponse à ce problème. Ceci étant dit, rien ne nous empêche d'y réfléchir, et de proposer, pourquoi pas, quelques idées pour faire avancer la question.


Différentes obédiences pour différents usages ?


La substance psychédélique a des vertus thérapeutiques indéniables. Pour autant, nombre de ses usagers considèrent qu'elle ne se limite pas à un médicament. Tour à tour, elle peut constituer un outil permettant l’exploration de la conscience, comme elle peut agir comme un agent de renforcement des liens communautaires. Pour certains, elle est un sacrement permettant la connexion au sacré, pour d’autres, elle constitue un moyen de locomotion vers la transcendance. Enfin, certains y voient surtout un moyen comme un autre de passer un bon moment.

Fort de ce constat, si un jour prochain laissait exister la dépénalisation de ces substances, il me semblerait essentiel de permettre à chacun et à chaque groupe d’y faire appel à sa façon, selon les aspirations et les besoins. Pour ma part, depuis le temps que j’y pense, j’apprécie l’idée de différentes obédiences : sur la base d’un serment de bonne pratique, de bonne volonté et d'engagement à ne pas nuire partagé par toutes les personnes qui entendent prendre une position d'accompagnant (une version psychédélique du serment d’Hippocrate en quelque sorte), donner à chacune de ces obédiences le droit d’approcher l’expérience à sa manière, qu’elle soit thérapeutique, spirituelle, communautaire, récréative, exploratrice, divinatoire ou les mille autres choses encore qu’elle peut être. Il y a, je pense, quelque chose à bâtir ici. Et vous, qu'est-ce que vous en pensez ? Quel est pour vous l'accompagnement idéal ?

Si la question de la juste manière de préparer une expérience psychédélique vous intéresse, je vous convie jeudi 15 juin à la visioconférence « Guide de Survie en territoire Psychédélique », mais également à la deuxième de notre tour d’horizon au sujet de la Mort de l’Ego qui aura lieu le 8 juin, ainsi qu’à notre apéro psychédélique à la plage de la Milady à Biarritz qui aura lieu samedi 17 juin !

Bonne semaine,

Balthazar

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1 Comment


akashi
akashi
May 30, 2023

Si l'on médite sur la formule de Christiane Singer : "Aimer, c'est liberer l'autre de moi même et de mes bonnes intentions." Peut être pouvons nous augurer un début de réponse ? C'est qu'il en faut de l'amour pour tout en creant un cadre propice, respecter l'experience de celui qui, à son rythmes vit et accueil son propre mystere...

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